Une entorse à la démocratie s’est faite, aux yeux de tous, sans que personne n’y prenne garde. Lors du débat télévisé du 3 mai pour l’élection présidentielle de 2017, la règle consistant à accorder le même temps de parole aux deux candidats a largement été bafouée. La démocratie n’en sortira par indemne.

 

En France, les élections sont régies par nos institutions et la campagne présidentielle est plus que réglementée. Le point d’orgue de cet encadrement se cristallise à deux instants : le jour et l’heure à partir d laquelle les candidats n’ont plus le droit de s’exprimer dans les médias et l’ultime temps de parole qui leur est réservé lors du traditionnel débat télévisé qui précède le second tour de scrutin.

 

En 2017, lors du débat opposant Emmanuel Macron à Marine Le Pen, un fait sans précédent s’est produit : les candidats se sont non seulement régulièrement coupés la parole mais surtout, ont parlé en même temps. Revoir le débat dans son intégralité permet d’estimer à au moins 30% le temps pendant lequel Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont parlé en même temps. Comment chronométrer le temps de parole de chaque candidat de manière à assurer une parfaite égalité, prévue par les institutions et que les médias doivent garantir aux citoyens, dans ces conditions ? Faut-il comptabiliser du temps de parole pour chacun des candidats et mathématiquement aboutir à des temps de paroles respectifs supérieurs à ceux initialement prévus ? Faut-il interrompre le chronomètre ? Faut-il créditer du temps supplémentaire à celui qui s’est fait couper la parole ? Faut-il retirer du temps de parole à celui ou celle qui a parlé au-dessus de la voix de son adversaire ? Faut-il considérer comme audible une parole à laquelle une autre se superpose ? Autant de questions auxquelles les journalistes chargés d’animer le débat n’étaient pas préparés.

 

Pourtant, quelques précédents auraient pu leur mettre la puce à l’oreille et permettre de prévenir cette dérive. Si le 2 mai 1995, Alain Duhamel et Guillaume Durand avaient soigneusement et régulièrement insisté, auprès de Jacques Chirac et Lionel Jospin, deux candidats respectueux de cette règle, sur l’écoulement de leurs temps de paroles respectifs,  Ségolène Royal avait introduit le fait de couper la parole face à Nicolas Sarkozy en 2007, et François Hollande de lui emboiter le pas en s’arrogeant même le privilège des journalistes d’alors (Laurence Ferrari et David Pujadas) de poser les questions, pour enjoindre Nicolas Sarkozy de répondre à des interrogations « Répondez ! Répondez ! Répondez ! », obligeant ce dernier, alors surpris et acculé, à maintes fois utiliser son temps de parole pour répéter : « Encore une fois, vous n’êtes pas le professeur et je ne suis pas l’élève, Monsieur Hollande. »

 

Plus fondamentalement, cette révolution profonde des débats télévisés de deuxièmes tours d’élections présidentielles dénote un laisser-aller dangereux pour la démocratie et dont nous sommes tous responsables. Les candidats, par leur difficulté à se maintenir dans une posture présidentielle devenue peut-être trop contraignante pour leur impatience, leur ambition, leur génération. Les institutions, par leur absence de réaction tout au long des quinquennats leur ont pourtant laissé des années pour adapter des dispositifs tels que le débat télévisé du second tour des élections. Les journalistes, par leur incapacité à saisir l’occasion, même si l’exercice était très difficile, d’affirmer qu’ils forment encore un quatrième pouvoir. Les citoyens, et plus particulièrement les indécis, par leur acceptation résignée les conduisant à simplement choisir entre le camp de ceux qui ont assisté à la nette domination d’Emmanuel Macron ou celui de ceux qui ont constaté les insuffisances de Marine Le Pen.

 

La suite est connue : Emmanuel Macron a montré depuis son élection une nouvelle manière d’incarner l’exécutif, au moins autant en rupture, voire davantage, que ne l’avait fait Nicolas Sarkozy, prenant parfois certaines libertés vis-à-vis des institutions.

 

Faut-il voir dans cette simple évolution de l’utilisation du temps de parole des candidats, une évolution plus fondamentale de la démocratie ? Jacques Le Goff pointe du doigt les foires de Champagne, qui au dix-septième siècle, fleuriront et érigeront des beffrois, destinés à sonner l’heure de la foire. L’historien y voit le début de la coexistence de deux temps. Le temps spirituel, religieux, sonné par les églises, et le temps profane, mercantile, sonné par les beffrois[1]. Pareillement, un nouveau temps est peut-être venu s’ajouter au temps de la démocratie, le temps des impatiences.

 

[1] Jacques Le Goff, Pour un autre Moyen-Âge, Gallimard, 1978.