Pour son septième livre, Bertrand Jouvenot nous propose pas moins de 500 réflexions sur le digital. A l’occasion de la sortie en librairie de 500 Réflexions Digitales pour briller en société, Bertrand m’a demandé lesquelles de ces réflexions j’ai préférées. Comme il avait eu la gentillesse de m’interviewer au sujet de mon propre livre Le NeuroManager, managez et décidez avec les neurosciences sur son blog, je me suis volontiers prêtée à l’exercice en me plongeant dans le tome 1 (de cette série prévue pour être en trois volumes). Sa lecture s’est révélée passionnante. Voici donc ma sélection.

 

La compilation d’articles est un exercice périlleux car nous aimons par-dessus tout le storytelling, on veut lire une histoire qui nous emmène ailleurs…Et il est difficile de construire un récit autour d’articles qui sont autant de morceaux choisis.

Mais cet ouvrage réussit à nous capter par un tout autre biais : celui de la lecture picorée, de la curiosité aventureuse. Et cela pour une raison limpide : les articles répondent tous à une même exigence de clarté et de stimulation intellectuelle.

Quel que soit le sujet, nous sommes invités à nous interroger sur le sens caché des phénomènes que nous vivons ou observons, nous sommes conduits à considérer d’un œil nouveau des situations vécues dans la banalisation. Pour le dire plus simplement, notre intelligence est sollicitée, notre esprit critique réveillé et notre sagacité stimulée.

J’ai relevé 3 idées fécondes qui donnent à penser :

« Oser regarder ce qui n’est pas conforme à la morale » (cf Idées nouvelles à l’ère du web) : nous nous habituons si aisément à ce que nous voyons souvent qu’il ne nous vient plus l’idée de nous étonner, voire de nous insurger face à des pratiques immorales ou non éthiques.

Il s’agit là du biais de simple exposition[1], abondement utilisé par nos publicitaires : la répétition intense d’une idée ou d’une image crée une « sensation familière » que notre cerveau aime. Notre esprit a une nette préférence pour ce qui est coutumier, ce qui est maintes fois vu ou entendu. C’est en vertu de ce mécanisme que nous « oublions » de nous révolter contre des idées ou des pratiques qui sont pourtant en opposition avec nos propres valeurs. Nous sommes comme la grenouille qui meurt de ne pas réagir quand la température de son écosystème monte lentement, jusqu’à devenir mortelle[2].

Alors oui, osons regarder en face ce qui est immoral, osons nous insurger et osons surtout modifier nos propres comportements quand ils dévient de nos valeurs, ce qui nous arrive bien certainement à tous, et plus souvent qu’on ne le voudrait.

« oui et » (cf Idées nouvelles à l’ère du web) est une formule intéressante pour 2 raisons : d’abord le oui, qui témoigne d’un acquiescement, d’un accord ou d’une communauté de vue ; ensuite le « et » qui ouvre la porte de la collaboration, de l’apport d’idées complémentaires, d’enrichissement …

Mais la formule porte aussi en elle un germe dangereux : dire oui peut être un geste d’abdication, de mise en conformité par rapport au groupe et à la norme, d’abandon de ses propres convictions pour se rallier à l’opinion des autres. Ce biais de conformité[3], trop souvent présent dans nos entreprises, empêche l’émergence d’alternatives, pousse chacun à taire ses idées pour se mettre dans le rang.

Par ailleurs, nous avons trop souvent peur de la contradiction qui est vécue comme une offense ou perçue comme une agression. Osons donner notre avis, exposer nos idées, partager notre expertise pour construire un projet plus stimulant. La co-construction implique le partage, l’ouverture et l’envie de faire ensemble. Pour cela, le débat est un levier puissant, tant qu’il ne tourne pas à la confrontation destructrice.

Donnons tort à ceux pour qui « l’intérêt individuel a supplanté la réussite collective ».

« Le monde change plus vite que notre manière de l’observer » (cf Le PIB français va-t-il se faire ubériser ?) Comment ne pas faire montre d’humilité dans notre compréhension d’un monde qui bouge si vite ?! Nous le constatons souvent, les experts, même les plus dignes de confiance, se trompent et peinent à prévoir des évolutions, même à court terme. Les analyses « prospectives a posteriori » qui visent à expliquer combien les mutations étaient prévisibles, n’apportent qu’un éclairage faiblement pertinent sur le présent ou sur l’avenir. La recherche d’explications, l’identification des tendances de fonds, la détection des signaux faibles, sont des missions éminemment honorables, mais peu utiles à nous indiquer l’avenir. Il ne nous est que très partiellement possible d’anticiper les bouleversements, alors plutôt que de prédire l’avenir, contentons-nous de le préparer !!!

Alors merci à Bertrand pour cette opportunité de réveiller nos consciences parfois assoupies.

 

Laurence SAUTIVET

Auteur de « Le neuro-manager, managez et décidez avec les neurosciences »

 


[1] Biais de simple exposition théorisé par Robert Zajonc (1968)1 : augmentation de la probabilité d’avoir un sentiment positif envers quelqu’un ou quelque chose par la simple exposition répétée à cette personne ou cet objet. En d’autres termes plus nous sommes exposés à un stimulus (personne, produit de consommation, lieu) et plus il est probable que nous l’aimions.

[2] Métaphore de la grenouille : la grenouille fut immédiatement si elle est plongée dans une eau à 80° mais reste dans cette eau si la température est montée graduellement

[3] Biais de conformité : tendance à se rallier à l’opinion générale plutôt qu’à exposer son propre avis