Sur Facebook ou Insta, les morts restent connectés
À mesure que nos vies basculent dans le numérique, une question étrange apparaît : que devient notre identité en ligne après notre mort ? Facebook et Intagram ont choisi de laisser vivre les profils des disparus. Pire, d’utiliser l’IA pour continuer à les faire liker, publier, réagir, comme s’ils vivaient encore. Mais le plus troublant n’est peut-être pas cette décision. C’est le fait que nous la trouvions presque naturelle.
Pendant des siècles, la mort traçait une frontière nette. Une personne disparaissait et, avec elle, la plupart de ses traces sociales. Restaient parfois quelques lettres, des photographies, un carnet ou quelques souvenirs conservés dans la mémoire des proches. Aujourd’hui, cette frontière se brouille. Sur Facebook, des millions de profils continuent d’exister après la mort de leurs propriétaires. Les comptes deviennent des « profils de commémoration ». Ils restent visibles et continuent de recevoir des messages, des réactions, parfois même des rappels d’anniversaire. La question n’est donc pas seulement technique. Elle est civilisationnelle : comment en sommes-nous arrivés à accepter que nos identités numériques survivent à nos corps ?
On peut mourir. Mais rester en ligne.
Depuis 2015, Facebook permet de transformer le compte d’une personne décédée en « profil de commémoration ». Les proches peuvent signaler le décès et la page reste accessible. Elle devient alors une sorte de mur du souvenir numérique où amis et famille publient des messages, partagent des photos ou continuent d’écrire au disparu comme s’ils lui parlaient encore. Plusieurs raisons expliquent ce choix. D’abord une raison sociale : les réseaux sont devenus des lieux de rassemblement. Dans un monde où les communautés sont dispersées, les plateformes servent parfois de place publique du deuil. Ensuite une raison culturelle : supprimer un profil reviendrait à effacer une partie de la biographie d’une personne, car nos vies passent désormais largement par ces espaces numériques. Mais il existe aussi une raison plus structurelle. Les plateformes sont des machines à accumuler des données. Chaque profil représente une archive précieuse de relations, de comportements et d’histoires personnelles. Dans cet univers, rien ne disparaît vraiment. Selon certaines estimations, Facebook pourrait compter davantage de profils de personnes décédées que de vivants d’ici la fin du siècle. La mort biologique ne ferme donc plus automatiquement l’existence numérique.
La mort ferme la vie, pas toujours le compte
Ce phénomène révèle quelque chose de plus profond. Nous vivons désormais avec deux existences parallèles. La première est biologique : elle se déroule dans le monde physique et s’arrête lorsque le corps cesse de vivre. La seconde est numérique : elle est constituée de traces — photos, messages, commentaires, réseaux de relations, archives de conversations. Tant que nous sommes vivants, ces deux vies semblent synchronisées. Mais la mort agit comme une expérience philosophique inattendue. Elle révèle que ces deux dimensions n’étaient pas aussi liées que nous le pensions. Si l’une peut continuer sans l’autre, c’est qu’elles étaient déjà partiellement séparées. Nos profils numériques deviennent alors une forme d’ombre persistante : une projection sociale de nous-mêmes qui continue d’exister après nous.
Les plateformes inventent une nouvelle forme d’immortalité : l’immortalité des données.
Le phénomène dépasse largement Facebook. Les grandes plateformes — Google, Apple, Microsoft — stockent aujourd’hui une part considérable de notre mémoire personnelle : photos, documents, conversations, historiques de navigation. Autrement dit, une partie de notre mémoire n’est plus située dans nos cerveaux ni dans nos maisons. Elle est externalisée et réside dans des serveurs. Cette transformation modifie profondément notre rapport au temps. Autrefois, la disparition progressive des traces faisait partie du processus de deuil : les lettres se perdaient, les souvenirs se transformaient, les archives restaient fragmentaires. Le numérique produit l’effet inverse. Il fige les traces. Les souvenirs deviennent consultables à tout moment. Les photos réapparaissent dans des rappels automatiques. Les profils peuvent surgir dans une suggestion d’amis ou dans une conversation ancienne. La mort n’efface plus l’identité sociale : elle la met en pause.
Nos fantômes numériques peuplent déjà les réseaux sociaux
Dans ce contexte, les plateformes deviennent les nouveaux gestionnaires de la mémoire collective. Elles décident quels profils restent visibles, quelles données sont conservées et comment elles apparaissent dans les interfaces. Ce pouvoir est inédit dans l’histoire. Jamais auparavant une entreprise privée n’avait été chargée de conserver la mémoire de centaines de millions de morts. Certains chercheurs parlent d’« immortalité numérique ». Il ne s’agit évidemment pas d’une immortalité réelle, mais de la persistance d’une représentation sociale dans des systèmes techniques. Et certaines expérimentations vont encore plus loin. Des projets utilisent déjà l’intelligence artificielle pour recréer des avatars conversationnels à partir des messages et des données d’une personne disparue. L’identité numérique pourrait alors non seulement survivre, mais continuer à dialoguer.
La question que personne ne pose
Face à cette situation, la plupart des débats portent sur des questions techniques : suppression des comptes, héritage numérique ou accès des proches aux données. Mais une interrogation plus fondamentale reste rarement formulée. Comment notre société a-t-elle accepté aussi facilement cette dissociation entre la vie biologique et la vie numérique ? Pendant des siècles, l’identité d’une personne était indissociable de son existence physique. Aujourd’hui, elle devient un ensemble de traces, de données et de relations stockées dans des infrastructures numériques. Cette transformation n’a pas été décidée par un vote et ne résulte pas d’un grand débat philosophique. Elle s’est installée progressivement, presque silencieusement, comme si la technologie avait redéfini notre conception de l’existence sans que nous nous en apercevions.
La décision de Facebook de conserver les profils des personnes décédées n’est pas seulement une innovation technique ou une stratégie de plateforme. Elle agit comme un révélateur. Elle montre que notre identité est désormais partagée entre deux dimensions : une vie biologique qui s’achève et une vie numérique qui peut continuer. Et si cette seconde vie peut survivre à la première, c’est peut-être parce qu’elle était déjà devenue autonome bien avant notre mort. La vraie question n’est donc pas pourquoi Facebook conserve les profils des morts. La vraie question est plus profonde : quelle civilisation sommes-nous devenus ? André Malraux ne rappelait-il pas qu’une « civilisation se juge à la façon dont elle traite ses morts. »
Références :
(1) Facebook. *Memorialized Accounts and Legacy Contacts.* Meta Help Center.
(2) Öhman, Carl, and David Watson. “Are the Dead Taking Over Facebook? A Big Data Approach to the Future of Death Online.” *Big Data & Society*, vol. 6, no. 1, 2019.
(3) Bell, Genevieve, and Paul Dourish. *Divining a Digital Future: Mess and Mythology in Ubiquitous Computing.* MIT Press, 2011.
(4) Malraux, André. Les voix du silence. Paris, Gallimard, 1951.