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Prix Nobel : quand la science économique fait son marché

L’économie, cette discipline à la croisée des sciences sociales et des mathématiques, semble évoluer sans cesse dans une quête permanente de définition. Alors que chaque nouveau livre de vulgarisation s’évertue à redéfinir son rôle et ses principes, son visage se trouve aussi façonné par les nombreux étrangers à son domaine qui ont pourtant reçu le Prix Nobel d’économie.

L’insaisissable science économique

L’économie est une sphère polymorphe, difficile à cerner. De nombreux ouvrages de vulgarisation, à l’instar de « Economics, The User’s Guide » de Ha-Joon Chang(1), consacrent de longues pages à une tentative d’explication sans parvenir à une définition concise et satisfaisante. Cette difficulté tient sans doute à la diversité de ses applications : des décisions quotidiennes des ménages aux grands enjeux mondiaux, en passant par les équilibres complexes de l’entreprise. Tout cela ne représente-t-il pas autant de visages de l’économie?

Des Prix Nobel d’économie étrangers à la discipline

Si définir l’économie en termes théoriques s’avère difficile, ses lauréats du Prix Nobel en disent peut-être plus long sur elle. En effet, aucun autre domaine scientifique n’a couronné autant de lauréats hors de son champ d’expertise. Des figures telles que Herbert A. Simon (sociologue), Leonid Hurwicz ou John Nash, (mathématiciens), et Daniel Kahneman (psychologue cognitif,) ont tous enrichi la discipline par leurs contributions inestimables(2). Paul Samuelson, économiste et premier lauréat américain du Prix Nobel en économie, affirmait que « l’économie a toujours été trop mathématique pour les littéraires et trop littéraire pour les mathématiciens. »(3) N’est-ce pas là une preuve supplémentaire de l’éclectisme de l’économie?

Un visage changeant pour une discipline vivante

Le fait que tant d’acteurs variés aient contribué à modeler l’économie montre combien celle-ci reste une discipline vivante et en constante évolution. Elle évolue avec le temps, s’adapte aux réalités nouvelles et intègre les perspectives multiples offertes par ses lauréats du Nobel. De la même manière, son identité ne peut être réduite à une définition simpliste. Alors, ne devrions-nous pas cesser de la chercher dans les pages de définitions, et plutôt la reconnaître dans sa richesse et sa diversité?
Qui sait, peut-être que la prochaine grande révélation économique viendra d’un biologiste, d’un data scientist ou d’un artiste… Pour l’heure, la liste des Prix Nobel de science économique n’a rien à envier, dans sa disparité, à celle des Prix Nobel de la Paix, tel Muhammad Yunus qui a reçu le prix Nobel de la paix en 2006 mais qui aurait aussi bien pu se voir décerner celui d’économie. (4)

Notes :

(1) Ha-Joon Chang est mondialement reconnu comme un des meilleurs vulgarisateurs de l’économie. On lira avec profit : « Economics, The User’s Guide », Bloomsbury Press, 2014. Cet ouvrage de vulgarisation économique propose une introduction accessible à l’économie pour les non-initiés.
(2) Herbert A. Simon, John Nash, Leonid Hurwicz et Daniel Kahneman sont respectivement lauréats du Prix Nobel en 1978, 1994, 2007 et 2002. Leur travail a contribué à enrichir l’économie, notamment dans les domaines de la théorie de la décision, la théorie des jeux et l’économie comportementale.
Herbert A. Simon est considéré comme l’un des pionniers de l’intelligence artificielle et de la psychologie cognitive. Son concept de « rationalité limitée » a profondément modifié la théorie économique en mettant en évidence que les humains ne sont pas toujours des décideurs parfaitement rationnels, mais font plutôt des choix basés sur l’information limitée dont ils disposent et leur capacité limitée à la traiter.
Leonid Hurwicz est reconnu comme le père de la théorie des mécanismes de conception, qui étudie comment les institutions et les règles peuvent aider à optimiser la réalisation d’objectifs sociaux ou économiques dans des situations où l’information est incomplète ou incertaine.
John Nash, mathématicien de formation, a apporté des contributions majeures à la théorie des jeux, un domaine de l’économie qui étudie les interactions stratégiques entre les individus. Sa notion d' »équilibre de Nash » est devenue une pierre angulaire de la théorie économique moderne.
Daniel Kahneman, psychologue de formation, est l’un des fondateurs de l’économie comportementale. Il a démontré que les humains ne sont pas toujours des agents économiques rationnels, mais sont souvent influencés par des biais cognitifs. Ses travaux sur le biais de prospectif et l’aversion pour la perte ont profondément influencé notre compréhension du comportement économique.
(3) Paul Samuelson, « Economics: An Introductory Analysis », McGraw-Hill, 1948. Dans cet ouvrage, Samuelson expose sa vision de l’économie comme une discipline à la croisée des sciences exactes et des sciences humaines.
(4) Muhammad Yunus, né le 28 juin 1940 à Chittagong au Bangladesh, est un économiste et entrepreneur bangladais connu pour avoir fondé, en 1976, la première institution de microcrédit, la Grameen Bank. Surnommé le « banquier des pauvres », il reçoit le prix Nobel de la paix en 2006.