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Les citations appauvrissent l’esprit. C’est vrai ça ?

La meilleure arme contre les fake news serait l’esprit critique. Pour le fact-chéquer nous avons interrogé Sylvain Tillon, fondateur de l’initiative citoyenne C’est vrai ça ?et convaincu que la pensée critique est indispensable à la tenue d’une démocratie. Interview.

 

Bonjour Sylvain Tillon, quel problème vous proposez-vous de résoudre avec C’est vrai ça ?

Sylvain Tillon : La désinformation n’est pas un problème d’information. C’est un problème d’esprit critique (ou plutôt d’absence de celui-ci).

Depuis décembre 2020, C’est vrai ça ? traque les fake news sur Linkedin publie environ 1.500 fact-checks par an, avec une équipe d’une vingtaine de bénévoles convaincus que la pensée critique est indispensable à la tenue d’une démocratie. Et ce qu’on observe, c’est que corriger les fausses informations, c’est bien… mais ça ne suffit pas.

Chaque petite fake news, chaque citation inspirante attribuée au mauvais auteur, chaque post de coach neurobullshit en mal de clients participe à créer le doute, à saper la confiance dans l’information, et fait le lit d’une désinformation plus profonde. Ce qui se joue n’est pas seulement une affaire de clics, mais un délitement du tissu social.

Alors on a décidé de passer à l’étape supérieure : ne plus seulement corriger, mais donner les outils pour ne pas tomber dans le panneau. C’est dans cet esprit qu’on a conçu Le Mystère de la Fleur de Verre, un jeu d’enquête immersif destiné aux collégiens, lycéens, parents et enseignants. (sortie prévue en juin 2026)

 

Quelle est votre recette magique ?

S.T. : L’humour. La pédagogie. Et surtout, ne pas faire la morale, ni pousser à la censure.

C’est vrai ça ?, c’est une vingtaine de personnes d’âge, de sexe, de religion et d’opinion différents. Le débat interne est encouragé. On a même un channel « avocat du diable » sur notre Discord où un membre a défendu avec vigueur une certaine pratique de la naturopathie (sic)…

Concrètement, la recette : on vérifie les faits avec rigueur, on les présente avec humour (parce que sinon personne ne lit), et on assume nos impasses quand on ne peut pas trancher. Ce dernier point est, je crois, ce qui nous différencie d’une grande partie de la production de contenus sur ce sujet. Dire “on ne peut pas dire si c’est vrai ou faux car on manque de recul ou de sources sérieuses”, c’est aussi du fact-checking.

Pour le jeu, on applique la même logique : le joueur n’apprend pas des règles, il les découvre en jouant le rôle d’un vrai fact-checkeur : analyse d’images, vérification de citations, usage d’outils professionnels… L’apprentissage par l’action.

 

Pourriez-vous me parler d’un sujet relatif au domaine de cette nouvelle start-up, que nous ne connaissons pas et nous apprendre quelque chose à son propos ?

S.T. : Voici mon coup de gueule du moment.

La France est mauvaise élève sur l’esprit critique à l’école, et on s’en fiche collectivement. Selon l’enquête TALIS 2018, seulement 1 enseignant français sur 2 déclare proposer des exercices développant l’esprit critique en classe. En Espagne : 65%. En Angleterre : 68%. Et encore, ce sont les déclarations, pas les pratiques réelles…

Ce qui me met hors de moi ? L’esprit critique est bien mentionné dans les programmes officiels (EMC, EMI, français, histoire). Mais dans les faits, il apparaît comme une « exigence préalable » plutôt qu’un objet enseigné. Autrement dit : on attend des élèves qu’ils aient de l’esprit critique pour apprendre l’esprit critique. C’est le serpent qui se mord la queue, version institutionnelle.

Pendant ce temps, l’IA générative industrialise la production de faux contenus. Les fake news émotionnelles se partagent 6 fois plus vite que les vraies (Vosoughi, Roy & Aral, Science, 2018). Et on continue à débattre de si on peut avoir une heure d’EMI par semaine.

 

Quelle question sur votre projet aimeriez-vous qu’on vous pose ?

S.T. : Quel est mon outil préféré pour le fact-checking ?

Le temps.

Le fact-checking demande très peu de connaissances techniques. Pas besoin d’être journaliste ou expert. Mais il faut savoir repérer les éléments à vérifier dans un texte (souvent long), ouvrir une dizaine d’onglets pour remonter aux sources originales, et synthétiser tout ça dans quelque chose de lisible et si possible drôle. Ça prend du temps. Et c’est précisément ce temps qu’on refuse de se donner quand on like et partage en trois secondes.

 

Quelle entreprise, autre que la vôtre bien sûr, auriez-vous été fier de créer et pourquoi ?

S.T. : La société Kozelo (éditeur du logiciel SightEngine)

Pas forcément le nom le plus connu dans ma sphère, mais des chiffres qui font rêver : résultat net de 1,34 M€ en 2025, trésorerie à 6 M€, ratio d’endettement négatif…

Ce n’est pas une licorne, mais c’est une très jolie petite boîte.

Et ce qu’elle fait, c’est détecter les images générées par IA avec une précision redoutable. Dans un monde où le deepfake est devenu un outil de désinformation standard, c’est un service dont on a vraiment besoin. Utile et rentable, ça reste la combinaison la plus rare.

 

Quel message feriez-vous passer si vous deviez donner une conférence à TED ?

S.T. : Les citations appauvrissent l’esprit.

Ou en tout cas, les citations mal utilisées, sorties de leur contexte, attribuées au mauvais auteur, le font.

« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » C’est de Marcel Pagnol, pas de Mark Twain. Et dans le texte original, le personnage en question n’est pas un héros courageux, c’est quelqu’un d’un peu naïf qui tente quelque chose sans trop réfléchir. On a transformé une mise en garde en injonction à prendre des risques. C’est comme admirer quelqu’un qui traverse une autoroute les yeux fermés et qui s’en sort par chance.

Ce qui m’inquiète, c’est que l’IA va amplifier ce phénomène. Une grande partie des nouveaux contenus web est déjà produite par des modèles qui, eux aussi, reproduisent des citations fausses avec une confiance absolue. On construit nos opinions sur des châteaux de cartes, et on met maintenant des robots pour empiler les cartes plus vite.

La vraie sagesse, c’est de développer ses propres pensées plutôt que de s’appuyer sur un extrait de pensée des autres !

 

Quels sites trouve-t-on dans vos favoris ?

S.T. : LinkedIn, parce que j’y passe trop de temps pour ma veille, pour animer C’est vrai ça ?, et pour troller quelques posts bullshit.

Pappers, parce que fouiller les finances d’un client, d’un fournisseur ou d’un partenaire avant une réunion, c’est toujours instructif. Et parfois, la source de surprises intéressantes (voir réponse 5).

Claude, parce que c’est mon outil de travail quotidien (oui, je ne suis pas très original).

Et Footmarseille, parce que je suis né en 82, fan de l’OM depuis tout petit, et qu’il faut bien s’infliger quelques émotions fortes dans une vie. 😅

Merci Sylvain Tillon

Merci Bertrand Jouvenot