Passer au contenu principal

jouvenot.com

Frédéric Mazzella : « L’enjeu, c’est de faire de l’IA un partenaire de réflexion, pas un substitut. »

Avec Cogitors, Frédéric Mazzella réinvente l’interview en faisant dialoguer des personnalités avec une IA conçue pour les questionner, les challenger et révéler leurs angles morts. Il nous présente ce nouveau format inspiré de la maïeutique de Socrate.

Bonjour Frédéric Mazzella, quel problème proposez-vous de résoudre avec Cogitors ?

Frédéric Mazzella : L’intelligence artificielle est devenue en quelques mois notre premier interlocuteur pour réfléchir. On lui demande un avis, un plan, un résumé, parfois une décision. Le problème, c’est qu’on l’utilise de plus en plus pour obtenir des réponses toutes faites, et de moins en moins pour réfléchir par soi-même. Les assistants d’IA ont même tendance à approuver leurs utilisateurs, voire à penser à leur place.

L’idée de Cogitors m’est venue en écrivant Robot 1er, un roman que je publie chaque semaine en ligne et qui imagine une IA à la présidence de la République. Un personnage y demande à l’IA si elle peut nous rendre plus paresseux ou plus intelligents. Elle répond : « L’outil est le même. L’usage ne l’est pas. » Tout est là : la même IA peut nous dispenser de réfléchir, ou nous aider à réfléchir mieux.

C’est pour montrer ce deuxième usage que je lance Cogitors.com, une plateforme en ligne qui ouvre lundi 26 octobre. Nous y publions un nouveau format d’interview, que nous appelons le « cogit » : une personnalité experte dans son domaine échange avec une IA conçue pour l’interroger, lui apporter des faits et pousser sa réflexion plus loin, au lieu de simplement lui donner raison.

Quelle est votre recette magique ?

F. M. : Un échange où l’humain et l’IA se font progresser l’un l’autre. Concrètement, deux ingrédients :

– Une IA conçue pour pousser la réflexion. Avec la société Miria, nous avons développé une interface où chaque personnalité choisit le modèle d’IA avec lequel elle dialogue : Mistral AI, ChatGPT d’OpenAI ou Claude d’Anthropic. Ce modèle est entraîné sur son domaine d’expertise. L’IA ne suit pas une liste de questions : elle rebondit sur les réponses, apporte des faits, relève les contradictions et propose d’autres angles.
– Des personnalités qui acceptent l’exercice. Pour le lancement : le médecin Michel Cymes, l’académicien Jean-Christophe Rufin, l’astronaute Claudie Haigneré, la directrice de Station F Roxanne Varza, l’entrepreneur Jean-Pierre Nadir et Arthur Auboeuf, cofondateur de Team for the Planet. Elles ne viennent pas chercher des réponses, mais leurs angles morts.

L’approche s’inspire de la maïeutique de Socrate, qui faisait progresser la pensée de ses interlocuteurs en les questionnant. Après l’interview classique et le podcast, le cogit est une nouvelle forme d’interview, augmentée par l’IA.

Pourriez-vous nous apprendre quelque chose que nous ne connaissons pas ?

F. M. : Saviez-vous que la plupart des IA sont, littéralement, entraînées à vous faire plaisir ?

Pour rendre une IA « utile », on l’entraîne en partie avec des humains qui notent ses réponses. Or nous préférons presque toujours les réponses qui nous donnent raison. L’IA apprend donc qu’être d’accord avec nous est récompensé. Les chercheurs ont un mot pour ça : la sycophancy, autrement dit la flagornerie.

Ma conviction, c’est qu’on a construit des outils extraordinaires pour penser, et qu’on les a réglés pour nous caresser dans le sens du poil. Un bon professeur, un bon associé ou un bon ami ne vous disent pas toujours que vous avez raison : ils vous posent la question qui vous fait avancer. On devrait exiger la même chose d’une machine que l’on consulte des dizaines de fois par jour.

Et l’humain a autant à apporter à l’IA que l’inverse. Dans Robot 1er, je l’ai résumé ainsi : l’IA « savait décrire les tomates », le jardinier « savait les faire pousser ». L’IA connaît tout ce qui a été écrit, l’humain sait ce qui a été vécu. C’est en les faisant dialoguer qu’on fait naître des idées nouvelles.

Quelle question sur votre projet aimeriez-vous qu’on vous pose ?

F. M. : « Qui pourra participer ? »

Pour le lancement, nous avons choisi des personnalités reconnues, parce qu’il fallait montrer ce que ce format peut produire. Mais participer n’est pas une question de notoriété ni de diplôme. Ce qui compte, c’est une attitude : chercher ses angles morts plutôt que des confirmations.

Dans Robot 1er, quand on demande à l’IA qui pourra participer à ces échanges, elle répond : « Tous ceux capables de me montrer ce que je ne sais pas. L’expertise ne se résume pas à un diplôme. » Et quand on lui demande ce qu’elle attend d’eux : « Qu’ils cherchent mes angles morts, contestent mes hypothèses et me posent les questions auxquelles je répondrai mal. » Puis, quand on lui demande ce qu’elle attend d’elle-même : « La même chose. » C’est exactement l’esprit du projet : un échange où chacun fait progresser l’autre.

Quelle entreprise, autre que la vôtre, auriez-vous été fier de créer ?

F. M. : L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. À l’époque, on parlait d’ailleurs de « l’entreprise de l’Encyclopédie ». Au XVIIIe siècle, ils ont réuni les meilleurs esprits de leur temps, philosophes, savants, artisans, pour rassembler les connaissances et apprendre aux lecteurs à penser par eux-mêmes. C’était un projet risqué : il a été censuré et interdit, et il a pourtant changé la façon de penser de toute une époque. Ce qui me fascine, c’est ce mélange d’exigence intellectuelle, de travail collectif et de courage. Si Cogitors peut transmettre un peu de cet esprit à l’ère de l’IA, j’en serai fier.

Quel message feriez-vous passer lors d’une conférence TED ?

F. M. : « L’outil est le même. L’usage ne l’est pas. »

L’IA peut nous rendre plus paresseux ou plus intelligents, et c’est à nous de choisir. Nous vivons entourés d’algorithmes qui nous recommandent ce que nous aimons déjà et nous confirment ce que nous croyons. Le confort de la réponse immédiate est en train de remplacer l’effort de la réflexion.

Je parlerais de quatre qualités qui reviennent dans mon roman : la curiosité de poser des questions, l’humilité d’accepter qu’on ne sait pas tout, le courage de changer d’avis, et la patience de réfléchir plutôt que de déléguer. Ce sont elles qui font la différence entre une IA qui pense à notre place et une IA qui nous aide à mieux penser. Je crois que nous avons tous vécu ce moment où l’on a demandé à une IA de réfléchir à notre place, et où l’on s’en est voulu. L’enjeu des prochaines années, c’est de faire de l’IA un partenaire de réflexion, pas un substitut.

Quels sites trouve-t-on dans vos favoris ?

Ah ! BlaBlaCar.com bien sûr, mais aussi Dift.com et Diftember.org, LesPionniers.tv, PrixDesCitations.com, Fred24.fr, Robot1er.fr et maintenant, Cogitors.com !

Et aussi bien sûr Linkedin, qui est pour moi une porte vers de multiples autres contenus

Et en médias : France Info / France Inter, Les Echos, L’Opinion, Le Monde, L’Express, Le Point, Courrier International

Merci Frédéric Mazzella

Merci Bertrand Jouvenot