Les livres prophétiques ne sont peut-être pas ceux que nous croyons
Nous croyons reconnaître les livres prophétiques à leur capacité à annoncer notre monde. Et si les plus grands étaient plutôt ceux qui avaient annoncé notre métamorphose ?
Chaque époque redécouvre ses prophètes. Pendant longtemps, les lecteurs ont cherché dans les textes sacrés, les oracles antiques ou les visions apocalyptiques les signes de leur propre avenir. Notre modernité, plus laïque, a simplement déplacé cette attente vers la littérature. Nous ne demandons plus aux écrivains de prédire la fin des temps ; nous leur demandons d’avoir vu venir le monde dans lequel nous vivons.
À ce jeu-là, trois romans semblent avoir définitivement remporté la partie : 1984 de George Orwell, Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley et Fahrenheit 451 de Ray Bradbury.
À chaque progrès de la surveillance numérique, Orwell revient. À chaque débat sur les réseaux sociaux, les psychotropes ou les technologies du bonheur, Huxley s’impose. À chaque inquiétude sur le recul de la lecture ou la fragmentation de l’attention, Bradbury est convoqué.
Nous les citons comme nous consulterions une carte avant de prendre la route. Ils seraient les auteurs qui avaient « tout prévu ». Et, à bien des égards, ils l’ont fait.
Leur clairvoyance est telle qu’ils ont fini par constituer une sorte de trinité de la littérature prophétique. Comme si toute réflexion sur notre présent devait inévitablement commencer par eux et, souvent, s’arrêter à eux.
Pourtant, leur immense succès a produit un effet paradoxal. À force d’admirer les écrivains qui avaient annoncé les formes visibles de notre monde, nous avons presque oublié ceux qui avaient pressenti des transformations infiniment plus profondes, parce qu’elles sont aussi infiniment moins spectaculaires.
Car il existe peut-être une autre famille de livres prophétiques. Des livres qui n’ont pas annoncé les objets de notre quotidien mais les mutations silencieuses de notre condition. Des livres qui ne parlent pas d’abord de surveillance, de télévision ou de livres brûlés, mais de sens, d’intériorité, de systèmes et de civilisation. Des livres qui n’ont pas prédit ce que nous allions fabriquer. Ils ont tenté de comprendre ce que nous étions en train de devenir.
C’est peut-être une prophétie plus difficile à reconnaître. Et peut-être une prophétie plus importante.
Les prophètes du visible
Si Orwell continue de nous impressionner, ce n’est pas parce qu’il aurait prédit Internet. C’est parce qu’il a compris quelque chose de plus fondamental : un pouvoir moderne ne cherche pas seulement à contrôler les comportements ; il cherche à contrôler la réalité elle-même.
Dans 1984, la domination ne repose pas uniquement sur la violence. Elle passe par la maîtrise du langage, de la mémoire et des faits. Celui qui décide de ce qui s’est réellement produit finit par décider de ce qui est vrai.
Longtemps, cette intuition semblait appartenir au totalitarisme du XXᵉ siècle. Puis sont apparues les guerres informationnelles, les campagnes de désinformation, les images générées artificiellement, les vidéos synthétiques, les récits concurrents circulant simultanément sur les mêmes événements.
Le génie d’Orwell n’était pas d’avoir prévu une technologie. Il avait compris que le pouvoir ultime ne consiste pas à faire taire les hommes mais à rendre impossible tout accord sur ce qui est réel. Son sujet n’était pas la surveillance. Son sujet était la vérité.
Huxley, lui, part d’une intuition presque inverse. Pourquoi gouverner par la peur lorsque l’on peut gouverner par le plaisir ? Pourquoi censurer lorsque l’on peut satisfaire ? Pourquoi interdire lorsque l’on peut rendre toute révolte inutile ?
Dans Le Meilleur des mondes, le pouvoir n’écrase pas les individus. Il les fabrique. Il modèle leurs désirs, organise leurs plaisirs, distribue leurs satisfactions et élimine méthodiquement les occasions de souffrir, de douter ou de se retirer du monde. Le citoyen parfait n’est pas celui qui obéit. C’est celui qui ne désire plus autre chose que ce que le système lui propose.
Longtemps, cette dystopie paraissait moins crédible que celle d’Orwell. Notre époque lui donne pourtant une résonance particulière. Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de dispositifs destinés à capter son attention, anticiper ses préférences, personnaliser ses contenus ou optimiser son bien-être. La prophétie de Huxley n’était pas celle du smartphone. Elle était celle d’une civilisation où le bonheur pourrait devenir un formidable instrument de régulation sociale.
Bradbury complète cette trilogie. Son erreur la plus fréquente est d’être présenté comme le romancier de la censure. Ce n’est pas exactement ce qu’il écrit.
Dans Fahrenheit 451, les livres disparaissent parce que les lecteurs disparaissent d’abord. Ils deviennent trop longs. Trop complexes. Trop exigeants. Une société entière finit par préférer la distraction à la réflexion, la vitesse à la profondeur, l’immédiateté à la mémoire. Les pompiers ne créent pas cette situation. Ils en deviennent simplement les administrateurs.
Bradbury comprend avant beaucoup d’autres que la véritable rareté du XXIᵉ siècle ne sera peut-être pas l’information. Ce sera l’attention. Lire un grand livre exige du temps. Comprendre une pensée demande de suspendre le flux continu des sollicitations. Réfléchir suppose de supporter le silence. Son inquiétude n’est donc pas littéraire. Elle est anthropologique.
Ces trois œuvres sont devenues des classiques parce qu’elles donnent immédiatement prise sur notre actualité. Nous pouvons montrer des caméras et penser à Orwell. Nous pouvons évoquer les plateformes numériques et penser à Huxley. Nous pouvons regarder nos écrans et penser à Bradbury.
Le lien est presque visible. Mais cette visibilité a un prix. Elle masque des prophéties beaucoup moins faciles à reconnaître.
Les prophètes de l’invisible
À quelques décennies d’intervalle, trois autres écrivains explorent une profondeur différente. Ils ne s’intéressent plus seulement aux formes que prendra notre monde. Ils interrogent les transformations de l’homme lui-même.
Le premier est Nietzsche. Lorsqu’il écrit les fragments aujourd’hui regroupés sous le titre Le Nihilisme européen, il ne cherche pas à prédire une invention ou un régime politique. Son regard se porte plus profondément. Il observe que l’Europe continue d’avancer alors même que les valeurs qui lui donnaient un sens perdent progressivement leur force.
La célèbre formule « Dieu est mort » n’annonce pas un triomphe de l’athéisme. Elle décrit une civilisation qui continue de fonctionner après avoir perdu le principe qui l’animait. Le nihilisme n’est pas la destruction des institutions. Il est leur survie sans âme.
Une société peut continuer à produire, commercer, enseigner, administrer, innover. Mais pourquoi ? Au nom de quoi ? Vers quelle finalité ?
Nietzsche ne voit pas venir Internet. Il voit venir un monde où les moyens se perfectionnent tandis que les fins deviennent de plus en plus incertaines. À l’heure où nous discutons de performance, d’innovation, d’optimisation ou d’intelligence artificielle avec une intensité extraordinaire, sa question demeure presque embarrassante de simplicité : que voulons-nous encore accomplir ?
Kafka pousse cette intuition dans une autre direction. On résume souvent Le Château à une critique de la bureaucratie. Ce serait manquer sa véritable nouveauté.
Kafka est peut-être le premier écrivain à comprendre que le pouvoir moderne risque de ne plus avoir de visage. Chez Orwell, il y a Big Brother. Chez Huxley, Mustapha Menier. Chez Kafka, K. cherche désespérément quelqu’un qui puisse lui répondre. Il ne rencontre que des procédures, des secrétaires, des intermédiaires, des interprétations et des délais.
Le Château est partout. Et personne ne semble réellement le contrôler.
Nous retrouvons aujourd’hui cette étrange expérience. Qui décide lorsqu’un algorithme refuse un prêt ? Qui décide lorsqu’une plateforme suspend un compte ? Qui décide lorsqu’une intelligence artificielle classe une candidature ? Nous répondons souvent : « le système ».
Cette réponse est profondément kafkaïenne. Kafka ne prophétise pas l’administration. Il prophétise l’autonomie croissante des systèmes.
Vient enfin Malraux. Parmi les six auteurs, c’est peut-être celui dont la clairvoyance reste la plus méconnue.
Dans La Tentation de l’Occident, il ne redoute pas d’abord les machines. Il redoute quelque chose de plus discret : que les hommes finissent par penser selon les catégories de leurs propres instruments.
La technique change notre manière d’agir. Mais elle change aussi notre manière de voir. Progressivement, l’efficacité devient une valeur universelle. Nous évaluons une décision selon sa rapidité. Une organisation selon sa performance. Une existence selon son optimisation.
Le risque n’est pas que la technique remplace l’homme. Le risque est que l’homme se définisse lui-même comme un dispositif technique à améliorer sans cesse.
La prophétie de Malraux n’est donc pas technologique. Elle est intérieure.
Deux manières d’être prophète
En les relisant ensemble, une architecture apparaît.
Les trois premiers écrivains annoncent des transformations visibles : Orwell parle du pouvoir, Huxley du conditionnement, Bradbury de l’attention.
Les trois suivants annoncent des transformations invisibles : Nietzsche parle du sens, Kafka des systèmes, Malraux de l’intériorité.
Les premiers décrivent les formes que prendra notre civilisation. Les seconds décrivent les formes que prendra notre humanité.
Voilà peut-être pourquoi nous les lisons moins. Nous reconnaissons facilement une caméra. Nous reconnaissons moins facilement la disparition du sens. Nous pouvons observer un écran. Nous observons beaucoup plus difficilement l’érosion de notre vie intérieure.
Les prophéties visibles produisent des images. Les prophéties anthropologiques produisent des diagnostics. Or les diagnostics demandent souvent plusieurs générations avant de devenir lisibles.
Les véritables prophètes
La littérature prophétique n’a jamais consisté à prévoir des objets. Les grands écrivains ne sont pas ceux qui devinent les inventions. Ils sont ceux qui comprennent ce que ces inventions révéleront de nous.
À cet égard, Orwell, Huxley et Bradbury demeurent indispensables. Ils avaient vu venir notre monde.
Mais Nietzsche, Kafka et Malraux avaient peut-être aperçu quelque chose de plus difficile encore.
Ils avaient vu venir notre métamorphose.
À l’heure où l’intelligence artificielle occupe le centre de toutes les conversations, cette distinction mérite d’être méditée. Nous consacrons beaucoup d’énergie à imaginer ce que les machines seront capables de faire demain. Nous consacrons beaucoup moins de temps à comprendre ce qu’elles feront de notre manière de penser, d’habiter le temps, de construire du sens, de transmettre une culture ou de préserver une intériorité.
Or c’est précisément là que se joue peut-être l’essentiel.
Les prophéties les plus profondes ne sont pas toujours celles qui annoncent les événements.
Ce sont parfois celles qui, silencieusement, annoncent les hommes que ces événements finiront par produire.
