La révolution industrielle a obligé des villes comme Londres ou Paris à se développer à un rythme et dans des proportions inédites. L’atmosphère qui les recouvrit fit naître alors de nouvelles pathologies telles que le spleen. L’avènement prochain des smart-cities donnera-t-il, lui aussi, naissance à de nouvelles maladies, encore inconnues et propres à cette nouvelle vie promise à l’homme ?

Spleen et dédales

Paris fut belle et bien la capitale du XIXème siècle, comme l’exposa le philosophe Walter Benjamin, dans un livre qui fit date : Paris, capitale du XIXe siècle. L’auteur prend les passages parisiens et leurs célèbres galeries marchandes comme symbole d’une nouvelle esthétique et de toute une conception économique, architecturale, culturelle et philosophique de l’histoire. Une nouvelle configuration urbaine, qui fait de Paris une ville impossible à canaliser lorsque qu’elle se soulève lors de la révolution européenne de 1848 et impossible à maîtriser lors de la révolte de la Commune de Paris en 1870. Par-delà l’exploit architectural que représente plus tard le Paris Haussmannien, cette reconfiguration de la capitale est aussi motivée par une volonté de créer de grandes artères à même de permettre à l’armée d’intervenir en cas de soulèvement populaire. Au passage, Paris voit son hégémonie s’effriter. Certains de ses plus brillants occupants, comme Charles Baudelaire, détournent leur regard pour mieux imaginer Londres. L’homme de la rue souffre, quant à lui, de nouvelles afflictions d’ordre psychologique. La neurasthénie trouve son berceau.

Spleen et idéal

De l’autre côté de la Manche, la grande rivale de Paris, Londres, charrie une atmosphère polluée, sombre et pluvieuse qui inspirera les plus belles pages de Charles Dickens, à l’intérieur desquelles gambadera Oliver Twist, et fournira le décor d’Elephant Man à David Linch. De cette ambiance nouvelle pour les hommes, qui habitent la ville qui lutte avec Paris pour devenir la capitale du monde, s’épanouissent ou naissent de nouvelles pathologies. Le spleen, mot anglais proche de la mélancolie, ancêtre de la dépression, naîtra à Londres. La capitale, qui symbolise en ce temps-là toute la nouvelle puissance Victorienne, fournira alors l’explication principale à l’apparition ce cette nouvelle affliction de l’âme et inspirera le recueil en prose de Charles Baudelaire : Spleen et idéal. 

Spleen et Paypal

Plus d’un siècle a passé et nous voici promis à vivre dans des smart-cities ou villes intelligentes, hyper-connectées, infestées de nouvelles technologies, mieux régulées à grand renfort de big data et d’intelligence artificielle, envahies de robots… Non préparé intellectuellement, socialement, psychologiquement, l’homme y développera peut être de nouvelles pathologies rendues possibles par ce nouvel écosystème ? Les intelligences artificielles, encore loin d’être capables d’imaginer une intrigue, même des plus simples, n’écriront pas les vers de poèmes qui bouleverseront des générations entières d’adolescents, comme ceux des Fleurs du mal. Les robots ne feront pas des psychologues capables de diagnostiquer des maladies d’ordre psychique. L’autorité qui régulera ces nouvelles villes ne résoudra pas le problème à coup de red-pills ou de green-pills, même avec le concours de la médecine.

Par-delà la prospective, les villes ne sont-elles pas déjà en train de devenir des smart-cities ? Déjà, la manière dont nous réglons nos achats est en train de devenir de plus en plus invisible, présageant peut-être d’une colonisation insidieuse, discrète et progressive de nos capitales par les nouvelles technologies. La nouvelle atmosphère qui s’en dégagera inspirera-t-elle davantage les poètes ou remplira-t-elle davantage les cabinets des médecins ?