Les écrans ont envahi nos vies. Les sites, les services, les apps qu’ils nous proposent n’auraient jamais connu le succès sans l’émergence de l’UX design. Un métier que les évolutions technologiques ont condamné à évoluer constamment. Pour mieux comprendre nous avons interrogé Jean-François Nogier, l’auteur de UX Design et Ergonomie des Interfaces, le livre de référence en la matière. Une interview à lire maintenant, sur vos écrans.

 

 

Bonjour Jean-François Nogier, pourquoi avoir écrit ce livre, et pourquoi est-ce important de le lire maintenant ?

 

A vrai dire, j’ai écrit « UX Design et Ergonomie des Interfaces” il y a presque 20 ans ; la première édition date de 2001. Bien entendu, même si l’utilisateur, l’être humain, est resté le même, beaucoup de choses ont changé dans l’ergonomie des interfaces des applications digitales (UX) depuis 20 ans.

Rappelez-vous, c’est en 2001 qu’Apple lançait son premier iPod (celui avec le bouton rond), le tactile n’existait pas pour le grand public, le multitouch n’avait pas été inventé. C’est son arrivée qui a chamboulé les paradigmes d’interaction. En effet, avec le multitouch, le tactile propose une interaction manuelle, directe, et donc facile à apprendre ; l’utilisateur agit directement sur les objets de l’interface comme dans le monde réel, il n’est plus nécessaire de disposer d’un clavier et d’une souris pour interagir avec une application digitale. C’est ainsi que le digital est devenu accessible à tous, et surtout mobile.

Les dispositifs tactiles et les applications digitales se sont mis à accompagner l’être humain dans sa vie quotidienne. Dès lors, le paradigme d’interaction a changé. Les personnes ne se servent plus d’un seul et unique dispositif, elles interagissent en mobilité, utilisant le dispositif le mieux adapté au contexte : smartphone dans les transports, ordinateur au bureau, tablette dans le salon, etc. En conséquence, la conception d’un service digital ne peut plus s’appuyer sur un seul dispositif ; on ne conçoit pas pour un dispositif, on conçoit une expérience globale qui va s’instancier sur différents dispositifs selon le contexte. A mes yeux, c’est le principal changement en matière d’UX de ces vingt dernières années : l’arrivée des applications ubiquitaires appelées aussi « multi-écrans ». Désormais, c’est l’expérience qui prime, et non plus le device. Le dispositif est devenu un support à l’expérience utilisateur, s’adaptant au contexte d’usage. Il n’est plus le point central de l’expérience utilisateur.

Cela a changé la donne pour les UX Designers ; auparavant, nous concevions des écrans, maintenant nous concevons une expérience utilisateur (UX). La notion de support est en train de disparaître au profit de l’expérience en elle-même.

Dans les prochaines années, les applications continueront d’être au plus près de l’utilisateur, ce sont les interfaces conversationnelles, les vêtements connectés ; des interfaces invisibles, intelligentes… L’expérience utilisateur sera donc globale s’appuyant sur des dispositifs variés et permettant une interaction via des interfaces parfois digitales, et souvent invisibles.

 

 

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ? 

 

Jean-François Nogier : Dans mon livre, le passage que je préfère c’est la conclusion, là où je raconte l’histoire malheureuse d’un formidable inventeur : Thomas Edison.

 

En 1877, Thomas Edison invente le phonographe. Il est persuadé que nous allons entrer dans l’ère du zéro papier. Les gens utiliseront son invention pour s’enregistrer et ainsi ne plus être contraints par les difficultés de l’orthographe. Il décide donc de fabriquer des machines à dicter.

Or, lire un document est plus rapide qu’écouter un enregistrement. C’est aussi plus pratique : la lecture se fait à son propre rythme, il est possible de souligner les passages clés, etc. Qui plus est, dicter peut être une perturbation dans un bureau. Qu’à cela ne tienne, Edison est convaincu que les utilisateurs s’adapteront à son invention !

Pour obtenir la meilleure qualité d’enregistrement, il utilise des cylindres de cire. Sur le plan technique, c’est une prouesse. Mais la cire est fragile, les cylindres sont encombrants, délicats à fabriquer, à étiqueter et leur durée d’enregistrement est rapidement limitée par la longueur du cylindre…

Une dizaine d’années plus tard, le bilan commercial est catastrophique : les phonographes à cylindre ne se vendent pas.

De son côté, Émile Berliner crée en 1890 la Victor Talking Machine Company. Il produit des disques préenregistrés et la machine pour les écouter : le gramophone. Le gramophone deviendra le Victrola en 1907, un terme qui désignera, Outre-Atlantique, pendant plus de 50 ans les tourne-disques.

Effectivement, les disques Victor se vendent beaucoup mieux que les phonographes d’Edison, tout simplement parce que les consommateurs veulent avant tout écouter de la musique.

Voyant cela, Thomas Edison se lance lui-aussi dans la fabrication de disques en 1913. Ce qui importe, c’est la qualité du son, pense-t-il, obnubilé par la performance technique. Aussi décide-t-il d’enregistrer des artistes peu connus, donc moins coûteux, dont il ne mentionne même pas le nom sur ses disques !

Mais le public veut connaître celui dont il entend la voix. Une musique, ce n’est pas seulement une partition, c’est aussi un être humain, un musicien qui partage une émotion.

Lorsqu’Edison l’a compris, il était trop tard. Tous les grands artistes enregistraient déjà chez Victor, et exclusivement chez Victor…

Thomas Edison ne gagnera pas un sou avec son invention, tandis que Victor Talking Machine Company deviendra plus tard RCA qui est encore l’un des leaders du domaine.

Le phonographe d’Edison nous a appris que ce n’est pas tant la prouesse technique qui fait le succès d’un produit, mais bien son utilisabilité et le fait qu’il réponde à un besoin émotionnel.

 

 

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ? 

 

Jean-François Nogier : En termes d’interaction, une tendance forte est celle des interfaces invisibles (no-UI). La plus connue, qui commence à trouver sa place dans de nombreuses applications sur smartphone, c’est la voix.

Cependant, comme l’a déjà expérimenté Th. Edison il y a plus d’un siècle, la voix a ses limites. En effet, c’est un média continu ; les mots sont émis les uns après les autres. Il nous manque la vue globale sur l’ensemble du discours, contrairement à un écran qui présente en permanence la globalité de l’interaction. Qui plus est, la mémoire auditive est généralement beaucoup moins développée chez l’être humain que sa mémoire visuelle. On a donc tendance à oublier ce qui vient d’être dit, ce qui réduit le « champ de vision auditif ».

Je pense que nous aurons plus rapidement de meilleurs résultats, principalement sur les applications professionnelles, lorsque la reconnaissance d’écriture sera plus performante. Bien que cela nécessite l’utilisation d’un outil, un stylo, nous sommes dans une interaction naturelle qui pourra aller au-delà de la reconnaissance de caractères et de mots, en intégrant la reconnaissance de formes et de schémas graphiques.

Finalement, des objets connectés s’intégrant à notre quotidien pourront aussi, à terme, devancer nos demandes en prédisant nos besoins selon le contexte. Nous commençons à voir apparaître ses interfaces intelligentes, par exemple dans l’éditeur de Gmail. Ce n’est qu’un début et je suis persuadé qu’il s’agit là de l’avenir des interfaces homme-machine.

 

 

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ? 

 

Jean-François Nogier : Si j’avais un conseil à donner quelqu’un qui s’intéresse à l’UX et à l’ergonomie des interfaces, je lui dirais : Sachez écouter les utilisateurs, faites preuve de modestie et de recul, ne pensez pas savoir ce qui convient aux utilisateurs avant d’avoir observé ce qu’ils font, comment ils le font et pourquoi ils le font. Ce n’est qu’à partir de ces observations que vous pourrez identifier la meilleure manière de rendre leurs tâches plus faciles à exécuter et l’interface plus simple à comprendre.

Rappelez-vous que vous n’êtes pas l’utilisateur. Ne tombez pas dans le piège qui consiste à penser qu’une interface que vous utiliseriez facilement sera facile à utiliser pour tout le monde. Nous sommes tous différents. Il faut d’abord comprendre ces différences pour concevoir la meilleure interface qui sera la mieux adaptée à vos utilisateurs.

On emploie souvent pour cette phase d’observation, le terme d’empathie. Attention, c’est un abus de langage. Il ne s’agit pas d’être empathique, surtout n’essayez pas de vous mettre à la place de l’utilisateur ! On ne peut pas se mettre à la place de l’utilisateur car on n’est pas l’utilisateur, nous n’avons ni la même expérience, ni les mêmes compétences, ni la même histoire. Il ne s’agit pas d’être empathique, il s’agit de comprendre, de savoir observer. Lorsque vous êtes enrhumé, vous n’attendez pas du médecin qu’il se mette à votre place, vous souhaitez qu’il vous donne le bon remède parce qu’il aura correctement analysé vos symptômes. Et bien, c’est la même chose en UX !

 

 

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ? 

 

Jean-François Nogier : Actuellement, je m’intéresse à l’IA et plus précisément au Machine Learning pour la prédiction. En effet, il existe depuis de nombreuses années des algorithmes statistiques permettant de prédire des événements. Mais ce n’est que récemment que nous avons pu mettre en œuvre ces algorithmes sur des masses de données suffisamment significatives pour obtenir des résultats pertinents.

La capacité de prédiction de ces algorithmes est impressionnante et ouvre des perspectives sur des applications particulièrement novatrices permettant de prédire des comportements, des événements, etc.

En parallèle de la présidence d’Usabilis, j’ai récemment rejoint Kobia, une société de conseil spécialisée dans le Machine Learning pour la prédiction, au sein de laquelle nous étudions la mise en œuvre des algorithmes de prédiction dans les applications métiers.

 

 

Merci Jean-François

 

Merci Bertrand

 


Le livre : UX Design et ergonomie des interfaces – 7e éd., Jean-François Nogier, Dunod, 2020.