Un conte pour nous emmener dans le futur, une théorie-fiction d’un nouveau genre, un récit mélangeants des historiettes sur fond de mythologie scandinave, telles sont les facettes du premier livre de Lê Thi Mai Allafort : Les Contes de Skuld. Entrerez-vous dans le formidable espace d’expérimentation qui aura été conçu, d’ici 2050, pour “tester des hypothèses” sur nos vies, sur nous-mêmes, sur notre environnement ? Laissez-vous plutôt guider par l’auteur ?

 

 

Bonjour Lê Thi Mai, pourquoi écrire ce livre maintenant ?

 

Lê Thi Mai : Il y a 3 ans, je me suis retrouvée hébétée lors d’une soirée entre amis, plus ou moins proches, en demandant : “comment imaginez-vous le monde en 2050 ?” Réaction étrange des uns et des autres puisque les voitures volantes sont déjà conceptualisées, les puissances de calcul des ordinateurs sont déjà énormes, il est possible de voyager dans l’espace et nous n’avons jamais aussi bien soigné les gens. D’une question somme toute anodine, un malaise a émergé, nous étions en pleine singularité. Les adultes n’ont plus une imagination d’enfants et ont du mal à délimiter la dystopie et l’utopie : le monde d’aujourd’hui est la science-fiction de nos grands-parents !  Le business de demain risque d’être le résultat des innovations d’aujourd’hui tout en sachant que nous vivons les évolutions technologiques à l’échelle de l’iPhone : tout va très vite. Nous n’avons absolument aucune idée de l’avenir… ne serait-ce qu’à 12 mois. Non seulement une soirée entière n’aurait pas suffit à réfléchir et poser un futur possible pour des individus qui ont le pouvoir aujourd’hui de faire le monde de 2050. Ayant quelques idées et intuitions, je me suis dit que j’allais les écrire et “tester” leur logique et leur plausibilité. En prenant du recul sur ce que je faisais, j’ai obtenu quelques convictions : en 2050, nous serons dans l’ère de l’Hypothèse (qui succédera à l’ère des mathématiques et des algorithmes). Nous vivrons dans des metaverses (décrit par Neal Stephenson avec différentes versions de soi-même, différentes vies plus ou moins virtuelles, et un formidable espace d’application de l’expérimentation aura été conçu pour “tester des hypothèses”. Derrière ce livre, il y a surtout des interrogations philosophiques : que rechercheront les individus en 2050 ? Les millennials de 60 ans seront-ils des hippies, leurs enfants des petits génies ? Vivrons-nous dans un monde décentralisé ? Entre virtuel et réel, qu’est-ce qui comptera le plus ? Est-ce que la vie virtuelle sera réglementée par une justice distincte de la vie réelle ?

Je ne suis pas une scientifique, ni Nostradamus, j’ai donc choisi d’appeler mon livre “Contes de Skuld”, avec la double référence aux petites histoires avec une thématique centrale qui donnent à réfléchir, et aux Nornes de la mythologie scandinaves (Skuld étant celle qui représente le futur).

J’imagine un monde où l’intelligence est partout (jusqu’aux typograhies sur les écrans qui transmettent des émotions), et que nous avons réussi à créer une passerelle avec l’intériorité de chaque individu grâce au développement de mondes virtuels superposés à la réalité.

 

 

Une page ou un passage de votre livre qui vous représente le mieux :

 

LTM : Comme nous sommes dans le futur, il y a quelques termes “nouveaux” qui sont expliqués dans un lexique dans le livre. J’ai choisi un extrait de dialogue entre 2 protagonistes :

Elle tapote sur son poignet pour envoyer des éclairs sur l’écran. Ils éclatent de rire.

Je sais que tu as un très mauvais jugement à mon égard, et j’ai pas particulièrement le temps ou l’envie de me justifier à tes yeux, tu as ta vie et je respecte ce que tu fais. Je veux juste t’expliquer pour que tu aies tous les éléments pour juger.

Je participe à des hacks du Système pour montrer qu’il ne comporte que des failles. Je pense que les gens doivent réaliser que nos sociétés ne peuvent être dirigées ainsi sans contrôle et sans règles, juste un consensus de gens aux intérêts communs, à un moment donné, dans un contexte donné. Le Consensus ne permet aucune contradiction ou aucune remise en question. On arrive en 2050 et nous vivons dans une société décentralisée, dont chaque décision, chaque conception dépend d’un consensus. Consensus qui n’implique que des parties prenantes… On ne vit pas dans un monde juste et équitable comme il devrait censé l’être. On a enrayé les instabilités politiques d’une manière qui n’est finalement pas meilleure, si ce n’est mauvaise. On a mis en place la Matrice à l’intérieur de laquelle on pourrait enfin concevoir intelligemment de nouvelles fondations pour demain. Et qui a accès à la Matrice ? Des noventeurs, et grâce à un consensus, à nouveau ! Nous sommes dans une gouvernance hybride entre une sociocratie et une épistocratie.

Et tu en veux au « Consensus » de te reléguer au rang de cultivar et d’évaluer tes activités comme dangereuses ou n’allant pas dans l’intérêt commun ? Je ne comprends pas ce que tu cherches à obtenir. Tu milites pour quoi exactement ?

Je ne veux pas détruire le Système : je souhaiterai qu’on inclut davantage de discussions et d’écoute, qu’on inclut des opposants aux idées, qu’on teste les idées de façon démocratique vraiment : c’est-à-dire en projet collectif. Il faut penser les conceptions de façon collective, et non les réaliser en second temps de façon collective, et « collective » entre guillemets, puisqu’il s’agit d’un tirage au sort aléatoire qu’on appelle « talkos ». Nous avons désespérément besoin d’un bien-être plus profond, au-delà des limites du confort matériel et de la sécurité médicale. – une société d’écoute, où chaque personne est vue et entendue. Il manque le scepticisme et des perspectives diverses au Système, à la Matrice et à la société entière.

Les algorithmes et les IA ne foirent peut-être pas, mais l’idée (humaine) qui les anticipe peut les amener à foirer dans un monde d’humains faillibles. Nous maintenons les ordinateurs à un niveau trop superficiel, nous continuons d’envoyer toutes les ressources dans des directions encore trop insuffisantes pour le bien des individus. On ne peut plus se permettre d’innover sans une conception humainement intelligente, et l’intelligence c’est de tester l’échec aussi. On a toujours abordé l’innovation comme une solution fabuleuse à un problème, et on ne parvient toujours pas à transformer l’essai. Les valeurs esthétiques, les valeurs spirituelles et les valeurs psychologique des profondeurs sont omises de notre calcul socio-économique global depuis le début de l’ère technologique. Je milite pour, a minima, intégrer le pre-mortem dans la Matrice. Je milite pour qu’on oriente les ressources vers l’intérieur et non l’extérieur. Nous avons reculé sur tant de choses : l’introspection, la prévention, la responsabilité individuelle, ou simplement la conscience de soi ! Juste pour éviter des événements comme on en a connu : pourquoi personne n’a pensé le cloud en se demandant « et si le cloud s’effondrait dans une société dont la mémoire est dématérialisée » ?

Leeze reste muette, partagée entre un sentiment d’accablement d’une mission improbable, et un sentiment de résignation quant aux nombreuses preuves d’échec que l’histoire comptabilise.

Il y a eu d’énormes percées, Adam, tu ne peux pas dire que la science n’a pas fait des « miracles » et ouvert les perspectives d’un monde meilleur, avec moins de maladie, plus de liberté et de droits pour les individus ! répond-elle.

Tu parles des conditions de vie de la minorité la plus riche qui a amené les pays les plus pauvres à vouloir obtenir les mêmes, mettant la planète en péril, au compte du capitalisme et de l’enrichissement d’un petit nombre ? Je pense que nous vivons dans un monde qui cherche à conquérir des sommets de désirs absolument néfastes à grande échelle. Oui je reproche que nous ne pensions toujours pas à concevoir un monde plus juste pour tous, plutôt que « meilleur » pour chacun, si tant est que quelqu’un puisse en donner la définition. Si tant est que nous devenions « justes » pour le collectif, il s’agit de devenir individuellement meilleur, certainement pas de créer un monde meilleur : par qui « meilleur » est-il défini ? L’a-t-il était un jour ?

Devenir meilleur devrait passer par une transformation individuelle, pour qu’elle devienne une transformation sociétale… Je ne suis expert en rien pour affirmer que telle chose est bonne ou non, en revanche, je sais manipuler le code, je sais créer des choses, et je préfère agir pour mettre en lumière les failles de ce monde dans lequel personne ne s’y retrouve. D’où est-ce que le confort extérieur apporte le bien-être intérieur ?

Tu utilises bien tous ces artefacts augmentés pour le confort qu’ils t’apportent non ?

Peut-être que le monde serait différent si les individus avaient cherché à devenir de meilleurs individus, plutôt que meilleurs que leurs voisins. Nous vivons encore et toujours dans un monde qui nous offre plus d’opportunités d’obtenir la reconnaissance des autres : je crois que c’est une erreur, et une facilité dans laquelle on devrait cesser de se complaire. Nous devrions autant travailler sur soi que sur le monde.

Leeze ne répond rien et réfléchit.

 

 

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

 

LTM : J’ai une façon de penser et de vivre très influencée par la philosophie, je pense donc que l’égocentrisme d’aujourd’hui (ou égotisme d’hier) tendra à la recherche de l’intériorité individuelle de demain. L’individu sera au centre des innovations et nous chercherons à être des meilleures versions de nous-mêmes, à la limite du transhumanisme. Un récent article d’anticipation du New York Times décrit 2050 comme un monde sauvé par les progrès biotechnologiques , la série Netflix Biohacker aborde un peu le sujet, tous les médias parlent de la fin de la loi de Moore et le slime devient une vraie source d’intérêt pour l’avenir de l’ordinateur. Et enfin, je pense que le sujet de la mort et de la vie après la mort apparaîtra comme sujet de conversations (voici un exemple.

 

 

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article

 

LTM : 2020 est l’année où “se libérer du connu” (pour reprendre le titre du livre de Krishnamurti) est à la portée de tous : introspection, réflexion, consolidation des acquis. Lecteur, si tu as un peu de temps pour t’évader dans un monde qu’un “alter ego” a imaginé, je pense qu’un florilège d’idées et de convictions pourraient surgir dans ton esprit. Mon livre d’idées a surtout pour objectif de dessiner les contours des tiennes.

 

 

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

 

LTM : Les conversations et projets circulaires.

 

Merci Lê Thi Mai

 

Merci Bertrand

 

Le livre : Les Contes de Skuld, Lê Thi Mai Allafort, 2019