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Le danger n’est pas ChatGPT. Le danger, c’est de ne plus pouvoir s’en passer

Je suis convaincu que la plupart des professionnels qui utilisent intensivement l’IA sous-estiment le principal danger qui les attend : leur propre dépendance à l’IA. Nous sommes nombreux à transférer chaque semaine davantage de savoir-faire, de méthodes et de processus dans des plateformes privées que nous ne contrôlons pas. Le jour où les règles économiques changeront — et elles changeront inévitablement — certains découvriront qu’ils ne possèdent plus vraiment les outils qui produisent une part croissante de leur valeur. C’est pour éviter d’être pris au piège que j’ai commencé à construire ma propre stratégie de résilience.

La véritable dépendance n’est pas celle que l’on croit

Lorsque l’on parle de dépendance à l’intelligence artificielle, le débat se focalise souvent sur les individus. Perdons-nous notre capacité à écrire ? À réfléchir ? À analyser ?
Ces questions ne sont pas sans intérêt. Mais elles masquent un enjeu plus stratégique : la dépendance économique et opérationnelle vis-à-vis des plateformes elles-mêmes.
Aujourd’hui, de nombreux professionnels utilisent quotidiennement ChatGPT, Claude ou Gemini pour rédiger, rechercher, synthétiser, préparer des cours, élaborer des recommandations ou produire du contenu. Une fois ces usages installés dans les routines professionnelles, les coûts de sortie augmentent mécaniquement. Les plateformes le savent.
L’histoire du numérique regorge d’exemples similaires. Les logiciels professionnels, les réseaux sociaux, les services cloud ou les places de marché numériques ont tous suivi une trajectoire comparable : acquisition rapide des utilisateurs, création d’habitudes, puis optimisation économique du modèle d’affaires (1).
La question n’est donc pas de savoir si les conditions d’utilisation évolueront un jour. La question est de savoir à quel point nous serons vulnérables lorsque cela arrivera.

Le piège de la dépendance invisible

L’utilisateur occasionnel peut facilement changer d’outil.
Le professionnel avancé, beaucoup moins.
Lorsque plusieurs centaines d’heures ont été investies dans la construction de prompts, de méthodes, de workflows ou d’assistants spécialisés, la plateforme cesse d’être un simple outil. Elle devient une infrastructure.
C’est précisément à ce stade qu’apparaît un risque rarement évoqué : l’enfermement fonctionnel.
Une hausse tarifaire importante, une réduction des quotas, une limitation des fonctionnalités avancées ou une modification des capacités de raisonnement peuvent alors avoir des conséquences immédiates sur la productivité.
Le phénomène est d’autant plus insidieux qu’il se construit progressivement. Chaque nouveau gain de productivité renforce l’intérêt de rester. Chaque amélioration de l’outil augmente le coût psychologique et opérationnel d’un éventuel départ.

Ma réponse : construire des actifs portables

Face à ce risque, j’ai adopté une approche simple.
Je considère désormais les plateformes d’IA comme des infrastructures temporaires et mes méthodes comme des actifs permanents.
Concrètement, cela signifie que je cherche à conserver hors plateforme tout ce qui crée réellement de la valeur :
  • bibliothèques de prompts ;
  • frameworks méthodologiques ;
  • instructions de GPTs ;
  • processus éditoriaux ;
  • méthodes pédagogiques ;
  • architectures de travail.
L’objectif n’est pas de quitter ChatGPT.
L’objectif est de pouvoir le faire si nécessaire.
Cette nuance est essentielle.
Une organisation qui peut partir conserve un pouvoir de négociation. Une organisation qui ne peut plus partir devient captive.

Les GPTs personnalisés comme assurance stratégique

Paradoxalement, les GPTs personnalisés représentent à la fois une source de dépendance et un moyen de s’en protéger.
Ils permettent de formaliser des savoir-faire qui existaient auparavant de manière implicite.
Un bon GPT spécialisé n’est pas seulement un assistant. C’est une documentation opérationnelle d’une méthode.
Lorsqu’il est correctement conçu, son architecture peut être exportée, adaptée et reconstruite sur d’autres plateformes.
Autrement dit, la véritable valeur n’est pas le GPT lui-même.
La valeur réside dans les instructions, les logiques, les structures décisionnelles et les frameworks qu’il contient.
Les utilisateurs qui comprennent cette distinction accumulent un patrimoine intellectuel réutilisable. Les autres accumulent simplement de la dépendance.

Pourquoi je surveille davantage les modèles économiques que les modèles d’IA

L’industrie de l’IA est fascinée par les benchmarks.
On compare les performances de GPT, Claude, Gemini ou Mistral. On mesure les scores. On débat des capacités de raisonnement.
Pourtant, les véritables ruptures pour les utilisateurs professionnels pourraient venir d’ailleurs.
  • Une réduction du contexte disponible.
  • Une limitation de l’analyse documentaire.
  • Une baisse des quotas.
  • Une facturation à l’usage.
  • Une modification du statut des GPTs personnalisés.
Chacune de ces décisions aurait probablement plus d’impact sur mon activité quotidienne qu’un gain marginal de quelques points sur un benchmark académique.
Le risque principal n’est pas nécessairement technologique.
Il est économique.

Ce que j’ai mis en place pour surveiller ma dépendance

Plutôt que d’attendre une éventuelle mauvaise surprise, j’ai commencé à mesurer concrètement mon exposition aux plateformes d’IA.
J’ai d’abord établi une cartographie précise de mes usages. Tous les usages n’ont pas la même importance. La génération d’images, par exemple, reste marginale dans mon activité. En revanche, les GPTs personnalisés, les prompts modulaires, l’analyse documentaire, la rédaction professionnelle et la préparation de contenus pédagogiques constituent aujourd’hui le cœur de ma productivité intellectuelle.
J’ai ensuite identifié les actifs que je considère comme stratégiques : mes bibliothèques de prompts, mes frameworks, mes méthodes pédagogiques, mes processus éditoriaux et les instructions de mes GPTs spécialisés. Tous ces éléments sont désormais conservés hors plateforme afin de pouvoir être réutilisés ou reconstruits ailleurs si nécessaire.
Enfin, j’ai mis en place une veille régulière sur les signaux qui pourraient annoncer une évolution défavorable : modification des quotas, évolution des GPTs personnalisés, restrictions sur l’analyse documentaire, réduction du contexte disponible, changements tarifaires ou apparition de nouvelles formes de facturation. Je surveille également les progrès de Claude, Gemini et Mistral afin d’évaluer en permanence l’existence d’alternatives crédibles.
Cette démarche ne relève pas de la méfiance. Elle relève de la gestion du risque. Lorsqu’un outil devient suffisamment important pour influencer votre activité, il devient raisonnable de suivre son évolution avec la même attention que celle portée à un fournisseur stratégique, à un partenaire clé ou à un investissement important.
Au fond, la question que je me pose régulièrement est simple : si les conditions d’utilisation changeaient brutalement demain, serais-je encore maître de mes méthodes de travail ou seulement utilisateur d’une plateforme devenue indispensable ?

Construire l’indépendance avant d’en avoir besoin

L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à préparer un plan de secours lorsque les difficultés apparaissent.
À ce moment-là, il est souvent trop tard.
Les professionnels qui souhaitent tirer durablement parti de l’intelligence artificielle ont intérêt à adopter dès aujourd’hui une logique de résilience :
  • conserver leurs prompts ;
  • documenter leurs méthodes ;
  • exporter leurs instructions ;
  • tester régulièrement les plateformes concurrentes ;
  • éviter de dépendre d’une fonctionnalité unique.
Cette démarche peut sembler prudente à l’excès.
Elle relève pourtant du simple bon sens stratégique.
Plus l’IA devient importante dans notre travail, plus il devient nécessaire de distinguer ce qui appartient à la plateforme de ce qui nous appartient réellement.

A retenir

  • L’enjeu majeur de l’intelligence artificielle n’est peut-être pas de savoir quel modèle est le plus intelligent.
  • L’enjeu est de savoir qui contrôle les actifs qui produisent la valeur.
  • Les plateformes évolueront. Les prix changeront. Les fonctionnalités apparaîtront et disparaîtront.
  • Les prompts, les méthodes, les frameworks et les savoir-faire constituent en revanche un capital intellectuel durable.
  • La véritable question n’est donc pas : « Quel outil utilisez-vous aujourd’hui ? »
  • La question est plutôt : « Si votre plateforme favorite changeait brutalement les règles demain, repartiriez-vous avec vos actifs… ou seulement avec vos habitudes ? »

Sources

TechTrash, « On s’en doutait ! », 28 mai 2026
Parker, Geoffrey G., Marshall W. Van Alstyne, and Sangeet Paul Choudary. Platform Revolution: How Networked Markets Are Transforming the Economy and How to Make Them Work for You. W. W. Norton, 2016.
Shapiro, Carl, and Hal R. Varian. Information Rules: A Strategic Guide to the Network Economy. Harvard Business School Press, 1999.
Cusumano, Michael A., Annabelle Gawer, and David B. Yoffie. The Business of Platforms. Harper Business, 2019.