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La réponse populiste à la mondialisation est une réponse mortifère

Avec La mondialisation fragmentée, Christophe Rodrigues et Éric Keslassy proposent une lecture des mutations profondes de l’économie mondiale. L’ouvrage analyse les nouvelles logiques de puissance, les défis européens et les conditions d’une mondialisation mieux gouvernée, à rebours des discours simplificateurs.

 

Bonjour Christophe Rodrigues, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

Christophe Rodrigues : Ce livre s’inscrit dans un moment très particulier de l’histoire de la mondialisation. Depuis la crise financière de 2007-2008, nous avons basculé dans une nouvelle phase de l’économie mondiale, qui a mis du temps à être perçue et nommée, y compris par les économistes, les géographes et les politistes.

Pendant près de deux décennies, de 1990 à 2007, a dominé ce que Dani Rodrik appelle « l’hyperglobalisation » : une mondialisation fondée sur le multilatéralisme commercial, sur l’ouverture des marchés et sur la conviction politique que l’extension des règles du marché devait produire un enrichissement collectif.

Or cette « mondialisation heureuse » n’a pas tenu ses promesses. Elle s’est traduite par une redistribution brutale des cartes en matière de richesse, de production et de dépendances stratégiques.

Écrire ce livre aujourd’hui répond à une double exigence : scientifique, pour proposer des clés de lecture des mutations actuelles ; et citoyenne, pour montrer que les réponses populistes aux déséquilibres de la mondialisation conduisent à une impasse.

Notre conviction est simple : la mondialisation n’est pas condamnée à produire les effets que nous observons aujourd’hui. Elle peut être gouvernée autrement. Encore faut-il construire un récit politique fondé sur la réalité des interdépendances plutôt que sur les fantasmes du repli national.

 

Une page de votre livre ou un passage qui vous représente le mieux…

C.R. : « Les grandes puissances, les États-Unis et la Chine, portent une grave responsabilité dans ce chaos du monde. (…)

Face à l’ampleur de ces chocs, faut-il que les Européens renoncent à qui ils sont, à leur système de valeur, à leurs convictions démocratiques ? (…)

Contre de telles logiques mortifères, un autre récit politique est possible : permettre aux Européens de ne pas renoncer à qui ils sont, tout en assurant la promotion des institutions inclusives et de leur modèle social. »

 

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus…

C.R. : Nous identifions quatre grandes tendances.

La première est l’affirmation de l’Union européenne comme véritable communauté politique et non plus seulement comme un grand marché.

La deuxième consiste à considérer les crises comme des moments de recomposition permettant de renforcer le projet européen.

La troisième est l’émergence d’une Europe capable de redevenir une puissance productive, innovante et stratégiquement autonome.

Enfin, nous croyons au développement d’un fédéralisme pragmatique : des transferts de souveraineté limités mais concrets dans des domaines essentiels comme la défense, l’énergie, l’industrie, le numérique ou la transition écologique.

Ces tendances ne sont pas des prophéties mais des directions de travail pour construire une mondialisation plus coopérative et plus gouvernable.

 

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

C.R. : Je lui conseillerais de ne pas se laisser guider par les slogans sur la mondialisation, mais de prendre le temps d’en comprendre les mécanismes.

La mondialisation n’est pas un phénomène extérieur contre lequel il faudrait simplement se protéger. Elle peut être transformée par des choix politiques.

La véritable question est donc : quelles politiques permettraient de faire avec la mondialisation, à notre avantage et à celui des autres, plutôt que contre elle ?

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

C.R. : Je poursuivrai mes travaux sur la souveraineté économique européenne.

Je souhaite également approfondir un sujet seulement esquissé dans La mondialisation fragmentée : la dimension financière de la mondialisation. Les interdépendances financières n’ont jamais été aussi fortes alors que leur gouvernance reste insuffisante.

Comprendre ces mécanismes, réfléchir à une régulation crédible et les articuler avec la souveraineté économique européenne constituera sans doute mon prochain grand chantier.

 

Merci Christophe Rodrigues

 

Merci Bertrand Jouvenot

 

Le livre : La mondialisation fragmentée, Christophe Rodrigues et Éric Keslassy, De Boeck Supérieur, 2026.