De 1992 à 2018, la mondialisation a causé plus de 400 millions de morts. Les décès du coronavirus, bien que traumatisantes, ne seraient cependant que l’arbre qui cache la forêt des victimes de la mondialisation. Thomas Guénolé, auteur du Livre noir de la mondialisation nous en explique la dangerosité en montrant comment la mondialisation a créé les conditions propices à une crise économique mondiale dont le coronavirus a été le macabre révélateur.

 

Bonjour Thomas Guénolé, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

Thomas Guénolé : Tout a commencé en 2015 par une discussion avec Emmanuel Todd. Nous venions de donner une conférence ensemble pour présenter mon livre Les Jeunes de banlieue mangent-ils les enfants ?, qu’il a préfacé. Ce soir-là, allant dîner, je lui ai parlé d’une image qui m’obsédait depuis plusieurs mois : celle d’immenses barbelés partout, à perte de vue. Je lui ai dit que je voyais la mondialisation contemporaine comme une gigantesque machine infernale. Que j’avais envie d’écrire une étude critique de la mondialisation, en tant que grand dérèglement du monde aboutissant à une explosion planétaire des inégalités et de la xénophobie. Il m’a encouragé très chaleureusement à laisser en plan tous mes autres projets d’écriture pour me consacrer à celui-là, et à en parler immédiatement à mon éditeur. J’ai appelé ce dernier le lendemain matin, il a dit oui tout de suite, et c’est ainsi que j’ai écrit La Mondialisation malheureuse, paru chez First en 2016.
Quelques pages de ce livre abordent déjà, sans approfondir, la question des morts de la mondialisation malheureuse. J’évoque les morts de guerres de pillage des ressources, des morts de maladies pourtant soignables, des morts de faim alors qu’il y a largement assez de nourriture pour toute l’humanité, etc. à l’époque j’avais envisagé de faire une estimation du nombre total des morts de la mondialisation, mais l’ampleur de la tâche m’avait dissuadé, elle était colossalement disproportionnée pour ce qui n’était traité que dans un seul chapitre. Alors je me suis dit que je reviendrais là-dessus plus tard. Et je me suis dit tout de suite que, la démarche étant similaire à celle du Livre noir du communisme, mais cette fois pour la mondialisation, j’appellerais ce travail Le Livre noir de la mondialisation.
Trois années passèrent, pendant lesquelles mes réflexions revenaient sans cesse à ce projet. Quand j’ai décidé d’enfin sauter le pas, je l’ai fait par sens du devoir. Un devoir de vérité auprès du grand public, parce que la plupart des gens ignorent sincèrement que la faim évitable, les maladies soignables, les guerres de pillage, la pollution atmosphérique, font des millions et des millions de morts chaque année. Et par incidence, un devoir de mémoire envers les victimes. Leur invisibilité est une terrible injustice. Désigner le système responsable de leur décès, identifier les mécanismes qui les ont broyés, c’est ma façon, modestement, de respecter ces morts et de contribuer à leur rendre justice.
 

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

Thomas Guénolé : Je dirais, les toutes premières pages, parce qu’elles résument bien ma façon de réfléchir et de poser les problèmes :
« La pandémie de coronavirus fut un traumatisme profond et de dimension planétaire. Le 3 avril 2020, la moitié de l’humanité était en confinement. Le 12 mai 2020, plus de 286 000 personnes étaient mortes. Son impact économique mondialement néfaste fut en outre un révélateur brutal de l’extrême dangerosité de la mondialisation. Car si cette pandémie fut le détonateur de la récession dans les conséquences de laquelle nous nous débattons encore, la mondialisation, elle, en fut indiscutablement la poudrière.
La mondialisation, du fait de son système planétaire de production et de transport privilégiant l’écrasement des coûts, a concentré des nœuds de réseau énormes de l’appareil industriel mondial en certaines régions du globe, dont singulièrement en Chine, surnommée à raison « l’atelier du monde ». Elle a ainsi permis que dans un sinistre effet-papillon, une infection à Wuhan puisse rapidement provoquer des milliers de morts en Italie.
Les chaînes mondialisées d’approvisionnement étant fondées sur le juste-à-temps et sur le zéro-stock, là encore pour écraser les coûts, la mise à l’arrêt de certains maillons en raison de l’épidémie a suffi pour déclencher un colossal effet boule-de-neige de pénuries à travers la planète. Ceci a augmenté le nombre de morts du coronavirus, par pénuries de matériel de soin. Et ceci a intensifié l’engrenage de la grande récession, par pénuries de marchandises de toutes sortes.
Les marchés financiers étant à la fois mondialement intégrés et trop peu encadrés, des phénomènes collectifs de panique d’investisseurs, mais aussi de spéculation, ont pu s’y déployer de façon débridée, provoquer ainsi un krach boursier, et voir ce dernier aggravé par les algorithmes de trading, sorte de « robots-traders » pesant jusqu’à 80% des activités de certains marchés, programmés pour passer automatiquement en masse tels ordres dans telles circonstances.
La mondialisation ayant mis en concurrence débridée tous les pays du monde pour accueillir les investissements privés et les implantations d’activités des multinationales, ceci a conduit nombre de nations à vouloir baisser certains prélèvements obligatoires pour augmenter leur attractivité. Dans des pays riches, cela a eu pour contrepartie de chercher à baisser les dépenses publiques, dont les dépenses de santé, aux fins d’équilibrage budgétaire. Dans des pays pauvres, la contrepartie de ces politiques d’attractivité fiscale a plutôt été de ne pas pouvoir développer leurs systèmes de santé anémiques. Dans les deux cas, la mondialisation a ainsi fragilisé, délabré, les systèmes de santé de nombreuses nations, ce qui a encore alourdi le bilan macabre de l’épidémie.
Les morts du coronavirus, bien que collectivement traumatisantes, ne sont cependant que l’arbre qui cache la forêt des victimes de la mondialisation. Nous démontrerons en effet dans cet ouvrage que de 1992 à 2018, en ordre de grandeur, la mondialisation a causé 400 millions de morts.
600 000 sont morts de l’économie guerrière des Etats-Unis d’Amérique, puissance dirigeante et structurante de la mondialisation. Plus précisément, elles sont mortes des conséquences de l’invasion américaine de l’Irak aux fins de prédation de son économie.
6,5 millions sont morts des guerres de pillage des ressources, en particulier au Congo-Kinshasa pour tirer profit des besoins exponentiels de certaines industries, dont notamment celle du smartphone.
11 millions sont morts de faim. Or, l’économie-monde globalisée produit largement assez de nourriture pour alimenter l’intégralité de l’humanité. En tant que système planétaire très gravement dysfonctionnel de répartition de la nourriture pourtant disponible, la mondialisation est responsable de ces morts.
56 millions sont morts de leurs conditions de travail. La mondialisation met en concurrence planétaire exacerbée le coût du travail de tous les pays, ce qui inclut les dépenses pour respecter les normes locales de santé et de sécurité au travail. En exerçant ainsi une pression mondiale à la baisse sur les conditions de santé et de sécurité de la main d’œuvre, elle est responsable de ces morts.
69 millions sont morts de la catastrophe écologique, plus précisément de pollution atmosphérique. Ce type de pollution est essentiellement dû aux rejets des activités industrielles et des automobiles. La mondialisation étant un système global fondé sur la maximisation du commerce planétaire, elle est structurellement consumériste et productiviste. En cela, elle est responsable de ces morts.
256 millions sont morts de maladies pourtant soignables. Lorsqu’une maladie facile à guérir fait quand même des millions de morts sur la période étudiée, ce qui est par exemple le cas de la tuberculose, la véritable cause des décès est le déni d’accès aux soins. Il en va de même lorsqu’existent des traitements qui maintiennent en vie sans guérir, ce qui est par exemple le cas du sida. Au même titre que les morts de faim, ces morts sont donc imputables à la mondialisation en tant que système très gravement dysfonctionnel de répartition des ressources.
Ces 400 millions de morts sont le thème de ce livre noir de la mondialisation. »
 

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

Thomas Guénolé : Il y a encore deux ans, je vous aurais dit le télétravail. Cela fait cinq ans que je plaide régulièrement pour la généralisation du télétravail, au moins trois jours par semaine, pour tous les employés de bureau. La circulation automobile chuterait, d’où moins d’embouteillages et de pollution. Les transports en commun des grandes villes seraient décongestionnés. Des millions de gens ne perdraient plus deux heures, voire plus, en allers-retours inutiles entre le domicile et le lieu de travail. On arrêterait la maladie française du présentéisme, avec tous ces employés de bureau, dans le public et le privé, qui restent au bureau uniquement pour ne pas se faire mal avoir alors que leur boulot du jour est déjà fini. Des millions de gens en profiteraient pour s’installer à mi-temps en province, avec beaucoup plus de confort, de mètres-carrés, un jardin pour les enfants, etc. Cela dit, maintenant qu’il y a le coronavirus, tout cela est devenu beaucoup plus évident. Le télétravail est brutalement passé d’avant-gardiste à mainstream, par la force des choses. J’espère juste que cela restera après la pandémie.
S’il faut donc citer une tendance à peine émergente, à défaut du télétravail, je citerais la robotisation. Je pense en particulier à deux choses. La première, ce sont les robots qui exécutent des tâches manuelles à la place des humains, comme par exemple ce robot-aspirateur qui ressemble à une grosse pastille noire et qui nettoie vos sols tout seul. La deuxième, c’est l’imprimante 3D. C’est en fait un robot-usine : vous téléchargez les plans de ce que vous voulez fabriquer, et votre imprimante 3D vous le fabrique toute seule. Quand nous aurons généralisé ces deux types de robots, nous n’aurons plus besoin du travail manuel pénible. Il ne restera que le travail manuel pointu, hautement qualifié, le travail non manuel, et les loisirs. Nous en sommes encore aux prémisses : les imprimantes 3D sont encore marginales, et les robots ouvriers ou domestiques sont encore trop coûteux. Mais ça va venir, c’est la prochaine vraie révolution industrielle. A quoi ressemblera cette société sans travail pénible ? Cela peut être un vrai paradis, où tout le monde est bien servi par les robots et où on ne travaille que par plaisir, par passion. Mais cela peut être au contraire une dystopie déprimante, où une minorité se réserverait ce jardin d’Eden et laisserait à la majorité à peine de quoi survivre, en appelant cela un « revenu universel ».
 

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

Thomas Guénolé : “Love what you do. Get good at it”. C’est un conseil donné par un homme que j’admire énormément, le satiriste américain Jon Stewart, dans son discours aux élèves du College of William and Mary. Je suis totalement d’accord avec cela. Pour s’épanouir au quotidien, trouve ta passion et deviens très bon dans ce domaine. C’est d’ailleurs le conseil que je donne à mes propres étudiants quand j’enseigne.
 

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

Thomas Guénolé : Je préfère ne pas en parler car quand un sujet me passionne, j’ai tendance à écrire mon nouveau livre là-dessus. Je crois que c’est plus agréable pour mes lecteurs de garder l’élément de surprise sur le thème du prochain.
Merci Thomas Guénolé
Merci Bertrand

Le livre : Le Livre noir de la mondialisation : 400 millions de mortsThomas Guénolé, Plon, 2020.