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Et si nous devenions chinois… sans même nous en rendre compte ?

La Chine ne nous conquiert pas par la guerre mais par le confort : QR codes, scoring, contrôle doux, ordre intégré partout. À force de vouloir une société plus fluide, plus sûre, plus efficace, l’Europe adopte sans l’avouer les réflexes du modèle qu’elle prétend redouter.

Nous nous sommes américanisés malgré nous en adoptant le rythme, les réflexes, les objets, les mots, la façon de se raconter. Nous avons importé la culture du service, l’obsession de l’efficacité, le culte des “winners”, le management qui parle comme une religion laïque. Et nous avons gardé, par-dessus, une petite couche de mépris protecteur : nous, on est plus subtils, plus anciens, plus critiques, donc forcément immunisés. Faut ! Ce qui est en train d’arriver maintenant est plus embarrassant encore, parce que la Chine nous fait peur et nous attire en même temps. On s’en méfie, on en parle comme d’un contre-modèle, on s’inquiète de ses ambitions, de son contrôle, de ses industries. Et pourtant, dans les gestes quotidiens, dans les choix politiques, dans les infrastructures numériques, dans le rapport à l’État et à l’entreprise, on “se chinoise” doucement — pas en devenant chinois, évidemment, mais en laissant entrer une logique : celle d’une société pilotée par la donnée, l’anticipation, le scoring, l’intégration verticale, l’ordre par design. Le vrai sujet, c’est ça : on croit résister à la Chine en la surveillant, alors qu’on la mime en la combattant.

L’histoire rassurante des peuples qui “choisissent” leur modèle, comme on choisit une destination de vacances

Peut-on vraiment y croire ? Les influences ne demandent pas l’autorisation. Elles s’infiltrent par les détails : le formulaire, la norme, l’interface, le langage de l’entreprise, la petite phrase politique qui se veut pratique. L’américanisation a longtemps été notre grand théâtre : on critiquait les États-Unis pour mieux les imiter, on caricaturait la malbouffe tout en avalant le streaming, on se moquait du puritanisme tout en adoptant ses morales de campus à distance, on dénonçait le “tout business” en parlant de “business plan” à la première occasion. On s’est défendu en riant. Aujourd’hui, la Chine n’arrive pas comme une culture pop. Elle arrive comme un système. C’est plus silencieux, moins glamour, donc plus efficace. On ne porte pas des t-shirts “Made in Shenzhen” par admiration ; on s’équipe, on s’organise, on se sécurise, on “modernise”. Et cette modernisation a un accent : l’idée qu’une société est d’abord un problème d’optimisation. Qu’il existe une bonne manière de fluidifier les comportements, de réduire les frictions, d’éviter l’imprévu. Que la liberté est une variable, pas un impondérable. Quand nous nous demandons  “ressemblons-nous de plus en plus à des Chinois”, nous ne parlons pas des individus, ni d’une identité fantasmée. Nous parlons d’un modèle perçu — parfois à tort, parfois à raison — comme celui d’un pays qui a fait de la coordination, de la planification, de la donnée et du contrôle un art d’État. Et je parle de nous, Européens, Français surtout, en train de bricoler un hybride : un discours de méfiance envers la Chine, et une fascination pratique pour ce qui marche vite. On veut la puissance sans la gêne. On veut la technologie sans les conséquences. On veut la souveraineté sans le prix politique de la souveraineté.

Parce que nous commençons à aimer l’orchestration de l’ordre

Ce qui change, ce n’est pas qu’on soit plus autoritaires “dans la tête”. C’est qu’on accepte de plus en plus que l’ordre soit intégré dans les objets. On ne demande plus “quelle loi ?” mais “quelle fonctionnalité ?”. La règle devient une option d’interface : ça clignote, ça bloque, ça te suggère, ça te force gentiment. Tu ne peux plus faire, donc tu ne fais plus. Il y a une douceur particulière à ce type d’ordre : personne ne te crie dessus. On n’a même pas besoin de policiers en plus. Il suffit d’un protocole, d’un QR code, d’un compte, d’une validation, d’un “merci de patienter”. C’est l’architecture qui gouverne. Et plus on s’y habitue, plus on trouve archaïque l’idée de négocier, d’argumenter, de contester. On finit par appeler “incivilité” ce qui ressemble parfois à une résistance. Le modèle chinois, tel qu’on se le raconte ici, c’est exactement ça : une société où la discipline est moins un ordre qu’un environnement. vous n’êtes pas puni, vous êtes orienté. Vous n’êtes pas censuré, vous êtes rendu invisible. Vous n’êtes pas interdit, vous êtes “non compatible”. Et nous, petit à petit, on adopte ce réflexe : régler les problèmes sociaux comme on règle un bug. Le danger n’est pas que ce soit efficace. Le danger, c’est que ce soit satisfaisant. Parce que l’orchestration de l’ordre donne une impression de progrès: ça marche, donc c’est bien. Sauf que ce qui marche peut aussi nous rétrécir.

Parce que nous troquons la confiance contre le scoring

Il y a un basculement dans la manière dont on prouve qu’on est “fiable”. Avant, c’était le visage, la réputation, l’inscription dans une communauté. Puis ce fut le papier, le contrat, l’assurance. Maintenant, ce sont des scores implicites : solvabilité, réputation en ligne, historique de paiement, comportement. On ne dit pas “social credit”, surtout pas, on préfère des mots propres : “fraude”, “risque”, “conformité”, “sécurité”, “prévention”. On se met à vivre dans un monde où l’accès précède le droit. Pour entrer quelque part, pour louer, pour payer, pour travailler, on se connecte, on vérifie, on s’authentifie, on “justifie”. Et ces justifications s’empilent. On ne te dit pas “non, vous n’avez pas le droit”, on te dit “votre profil ne correspond pas”. C’est une disqualification sans débat. Là encore, la Chine joue le rôle de miroir anxiogène : on pointe du doigt ses dispositifs de surveillance, ses usages de la donnée, ses expérimentations. Mais, dans nos propres sociétés, on réclame la même chose à bas bruit : plus de contrôle pour moins de désordre. Plus de traçabilité pour moins d’arnaques. Plus d’automatisation pour moins d’humains qui décident (et donc qui peuvent être contestés). Le scoring a un avantage moral : il se présente comme neutre. Un algorithme ne juge pas, il calcule. Sauf que calculer, c’est déjà juger, avec des critères décidés par quelqu’un. Et quand le jugement est caché dans une formule, on n’a plus d’adversaire. On ne peut même plus se fâcher correctement. On se résigne. Comme si l’intuition du philosophe Gilles Deleuze, dénonciateur des « sociétés de contrôle », se vérifiait.

Parce que nous acceptons la fusion entre services publics et plateformes

On a longtemps pensé l’État comme un monde séparé : guichets, administrations, règles, lenteurs, papier. Puis on a voulu “moderniser” : numériser, fluidifier, centraliser. Le projet semblait évident : moins de files d’attente, plus de simplicité. Qui refuserait ça ?Sauf que la numérisation réelle n’est pas seulement un gain de confort. C’est une transformation de la souveraineté. Quand l’accès aux droits passe par des interfaces, quand la relation au service public devient une expérience utilisateur, la politique change de forme. Le citoyen devient un dossier qui doit “passer”. Le problème, c’est que dans une interface, ce qui ne passe pas est perçu comme un dysfonctionnement, pas comme une vie compliquée. La Chine, dans notre imaginaire, c’est le pays des “super-apps”, des services intégrés, du quotidien piloté par le smartphone. L’Occident se croyait à distance. Et pourtant on converge : on veut tout dans une seule identité numérique, tout dans un seul parcours, tout dans une seule “preuve”. La logique est tentante : c’est plus simple, plus rapide, plus contrôlable. Mais la simplicité, ici, est une simplification politique. On réduit les marges, les zones grises, les exceptions humaines. On rend la contestation plus coûteuse, parce qu’elle demande de sortir du tunnel. Et on finit par confondre la bonne administration avec l’administration sans friction, alors que les frictions sont parfois le signe qu’il existe encore des gens, pas seulement des flux.

Parce que nous découvrons les charmes de la planification industrielle

Là, c’est presque drôle : pendant des décennies, on a expliqué que l’État stratège était dépassé, que le marché savait mieux, que la mondialisation était irréversible. Et puis on a eu les pénuries, les dépendances, les crises énergétiques, les ruptures logistiques, les guerres. Et soudain, on a redécouvert un mot qui ne se disait plus sans gêne : planifier. La Chine, c’est l’exemple obsédant parce qu’elle incarne — dans l’imaginaire européen — une capacité à décider vite, à mobiliser, à construire, à orienter des secteurs entiers. On peut critiquer les coûts humains et politiques, on peut dénoncer le contrôle, mais on ne peut pas ignorer la puissance de coordination. Résultat : on veut la même puissance, mais en gardant le confort moral de la démocratie libérale. On commence à parler de souveraineté industrielle, de réindustrialisation, de stratégies nationales, de relocalisation, de préférence européenne. Très bien. Le problème, c’est la pente : quand l’État et les grandes entreprises se mettent à co-piloter les secteurs, la transparence devient un décor. Les décisions se prennent entre gens “sérieux”, au nom de l’urgence, et la contestation est renvoyée au rang de luxe. Nous ressemblons à la Chine non pas quand nous planifions, mais quand nous normalisons l’idée que la puissance justifie l’opacité. Quand on accepte que l’économie soit un champ de bataille permanent et que, sur un champ de bataille, on ne débat pas. On exécute.

Parce que nous réhabilitons l’obéissance au nom de la fatigue

Il y a un épuisement collectif. Trop de crises. Trop de discours. Trop d’indignation. Trop d’images. Et, face à ça, une tentation : le repos par la discipline. Quand les gens sont fatigués, ils demandent rarement plus de liberté abstraite. Ils demandent que ça tienne. Que ça marche. Que ça se calme. Le modèle chinois, tel qu’on le fantasme, devient alors une promesse obscure : l’ordre, la continuité, la stabilité. Même ceux qui s’en méfient finissent par envier la capacité à “faire appliquer”. Ils ne veulent pas la Chine, bien sûr. Ils veulent juste un peu de cette efficacité. Un peu de ce silence. Un peu de cette absence de friction. On le voit dans les petites phrases qui se multiplient : “on ne peut plus rien dire” (souvent prononcé par ceux qui parlent tout le temps), “il faut remettre de l’autorité”, “il faut arrêter avec les droits pour les droits”. On le voit aussi dans le rapport au conflit social : la grève devient une nuisance, la contestation un caprice, la politisation une perte de temps. Le plus inquiétant, c’est quand la fatigue devient une morale. Quand on commence à considérer la complexité comme une faute. Quand la lenteur d’un débat démocratique est vécue comme une attaque personnelle. Là, oui, on “se chinoise” : non pas en adoptant une culture étrangère, mais en adoptant l’idée que l’ordre vaut plus que la dispute, et que la dispute est suspecte.

Parce que nous sommes en train de privatiser le contrôle

La surveillance n’est plus seulement un fait d’État. Elle est un fait de marché. Caméras intelligentes, biométrie, contrôle d’accès, détection automatisée, cybersécurité intrusive, modération algorithmique, analyse comportementale : tout cela est produit, vendu, installé, maintenu par des entreprises. Et l’État devient parfois client de solutions qu’il ne maîtrise pas vraiment, parce qu’il veut aller vite, parce qu’il manque de compétences, parce qu’il préfère acheter que construire. L’imaginaire chinois, c’est l’État total qui voit tout. Notre version est plus ambiguë : un écosystème de surveillance distribuée, où le public et le privé se nourrissent. Ce n’est pas forcément plus doux. C’est juste moins lisible. Et ce qui est moins lisible est plus difficile à contester. On croit souvent que le problème est “la surveillance”. Je pense que le problème est “l’automatisation du soupçon”. Quand le contrôle devient un service, il se déploie partout. Il s’intègre aux bâtiments, aux transports, aux services. On ne l’interroge plus politiquement, on l’évalue en efficacité. Et puis il y a une bascule morale : si tu refuses d’être surveillé, on te demande ce que tu as à cacher. Comme si l’intimité était un aveu. Comme si la liberté consistait à être transparent. C’est exactement la logique qui rend un modèle comme celui qu’on attribue à la Chine exportable : non pas parce qu’il est imposé, mais parce qu’il est présenté comme raisonnable.

Parce que nous adoptons une vision “civilisationnelle” de la performance

Le dernier point est plus subtil, plus culturel : la montée d’une obsession pour la performance comme valeur civilisationnelle. Qui produit ? Qui innove ? Qui construit ? Qui est “en avance” ? Qui a la démographie, les usines, les ingénieurs, les batteries, les ports ? On a longtemps vécu dans un confort idéologique : le progrès technique allait avec la démocratie, c’était presque automatique. Et puis on a vu des puissances non démocratiques produire du progrès, de l’infrastructure, de la vitesse. Et notre récit s’est fissuré. Alors, pour se rassurer, on a commencé à parler comme les puissances qu’on critique : en termes de rivalité, de “retard”, de rattrapage, de guerre économique. C’est là que l’ombre de la Chine grandit : elle devient l’étalon invisible. Même quand on la craint, on se compare à elle. On adopte son rythme comme norme. On se juge à travers son miroir. Et quand on se juge à travers ce miroir, on finit par vouloir ce qui y brille : la capacité à décider vite, à aligner, à contraindre, à investir massivement. Le piège, c’est qu’on ne devient pas plus fort en copiant la force apparente de l’autre. On devient surtout plus fragile, parce qu’on abandonne ce qui nous rendait résistants : l’habitude de la dispute, l’imperfection assumée, le pluralisme, les contre-pouvoirs, la lenteur parfois pénible mais féconde. Ressembler à la Chine, ici, ce n’est pas une question d’Orient ou d’Occident. C’est la tentation universelle de croire qu’une société est une machine, et que le but de la machine est d’être performante.

Ne croyons pas au grand complot chinois, ni à l’idée que nous serions “envahis” culturellement. Ce serait trop simple, presque confortable : un ennemi extérieur, une pureté intérieure à défendre. La réalité est plus gênante : on se transforme parce que certaines solutions nous arrangent. Parce que la technologie promet des raccourcis. Parce que la fatigue rend l’autorité désirable. Parce que la peur du désordre fait aimer le contrôle. Nous nous sommes américanisés ainsi : pas par admiration, par pratique. On a critiqué le modèle tout en le digérant. La chinoisation potentielle suit la même route : on s’en méfie en discours, on le mime en infrastructure. Et c’est souvent comme ça que les bascules arrivent : pas par adhésion, par commodité. Le vrai enjeu n’est pas de “ressembler” ou non à la Chine. Le vrai enjeu est de savoir quelles parties de nous-mêmes nous sommes prêts à sacrifier pour être plus rapides, plus sécurisés, plus coordonnés. Si la démocratie devient une gêne, on finira par la traiter comme une option. Si la liberté devient une variable, on la perdra à petit feu, sans même le drame nécessaire pour se réveiller. Et il y a une dernière ironie : on se dit méfiant envers la Chine parce qu’on la soupçonne de contrôler. Mais cette méfiance peut devenir le carburant même de notre contrôle, parce qu’on justifie tout au nom de la compétition. Le risque, ce n’est pas d’être “comme eux”. Le risque, c’est de devenir une version de nous-mêmes qui n’a plus le courage d’être lente, contradictoire, vivante.
On se rassurera en disant que ce n’est qu’une phase, qu’on “ajuste”, qu’on “modernise”. Les sociétés aiment les mots qui n’impliquent rien, surtout quand elles sont déjà en train de changer.