En nous privant de toute expérience désagréable ou négative, le confort nous enferme dans un cocon protecteur qui nous coupe du monde extérieur et de nous-mêmes. La de thèse de Stefano Boni, auteur du livre Homo Confort, méritait un examen. Écoutons-le nous parler de son ouvrage.

Bonjour Stefano Boni, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

Le livre a été écrit en 2011 et traduit en français maintenant. L’argument concerne l’utilisation contemporaine de la technologie qui a été et sera une question clé car le type de technologie que nous utilisons détermine nos vies, notre santé et le bien-être des autres êtres vivant sur la planète. J’ai écrit ce livre parce que je pense que nous avons été incités à ne voir que le côté positif de la technologie contemporaine, le fait qu’elle rende la vie plus confortable ; je crois que nous ne pouvons plus reporter une analyse critique centrée sur ce que nous avons perdu dans nos existences confortables.

 

Un extrait de votre livre qui vous ressemble le plus ?

 

Stefano Boni : Les analyses qui attribuent les excès pathologiques de l’hypertechnologie à des instances de pouvoir (État, capital, médias) peinent toutefois à rendre compte de l’aspiration qui pousse chaque individu et, à travers lui, l’humanité tout entière à se simplifier la vie. La volonté institutionnelle de diffuser l’hypertechnologie et le confort a beau être incontestable, il est surprenant de voir la convergence d’intentions entre les principaux acteurs du pouvoir et les consommateurs, qui adhèrent globalement et avec enthousiasme au projet de la croissance, du consumérisme et de l’individualisme. La diffusion du confort est pourtant l’une des clés pour comprendre l’adhésion sociale massive et inconditionnelle au modèle économique techno-productiviste, qui s’affirme avec une extrême rapidité à l’échelle mondiale… Afin de comprendre la faiblesse des réticences à l’industrialisation, on peut rappeler le sort de quelques-uns parmi ceux qui se sont opposés à la diffusion de l’hypertechnologie. Lorsque la résistance a pris la forme d’actions directes visant à endommager les machines, le pouvoir répressif n’a pas hésité à commettre des atrocités. Le mouvement luddite britannique, qui incarne peut-être l’épisode de résistance explicitement antitechnologique le plus significatif en Europe, s’est exprimé par des sabotages individuels et des rébellions collectives, dans le but d’arrêter la mécanisation de l’industrie textile, mais il a invariablement été réprimé dans le sang. Deux lois de 1812 sont très révélatrices à cet égard, le Frame Breaking Act et le Malicious Damage Act, qui prévoyaient la peine de mort pour toute dégradation « malveillante » des machines. Au moment où l’action luddite atteignit son apogée en Angleterre, elles furent appliquées dans des dizaines de cas, mettant rapidement fin à un mouvement étendu et résolu qui avait mis en difficulté l’État et le capital. Le dramaturge Ernst Toller, à la fin de sa pièce Les Briseurs de machines, fait dire à Ned Ludd, fondateur mythique du mouvement : « D’autres viendront après nous, avec plus de connaissances, plus de foi, plus de courage que nous. Votre règne s’effondre, oh puissants d’Angleterre ! » Cet augure est hélas resté cantonné à la scène d’un théâtre : la société s’est dirigée dans une tout autre direction.

 

Les tendances qui émergent et auxquelles vous croyez le plus ?

 

Stefano Boni : La tendance qui, selon moi, peut empêcher l’effondrement hyper technologique imminent, ce sont toutes les tentatives d’autogestion de la vie sans passer par les produits industriels. Produire des aliments au lieu d’aller au supermarché. Auto gérer notre santé avec des spécialistes qui se concentrent sur la prévention des maladies, qui ont une notion holistique du corps et de la santé ; consolider une idée de la santé qui ne conçoit pas le bien-être comme la séparation de notre corps de l’environnement naturel, mais qui voit au contraire notre corps comme une partie de l’environnement et qui cherche à harmoniser les relations organiques dans lesquelles nous sommes inévitablement impliqués. Construire une éducation qui place les étudiants dans l’environnement où ils interagissent avec les animaux, les bois, les rivières, la terre ; des étudiants qui utilisent leur main, sautent, courent et construisent grâce à des outils artisanaux. Sauvegarder, par la réactivation pratique, les processus techniques artisanaux cruciaux qui garantissent notre indépendance, comme la fabrication diffuse du pain, la culture de petits jardins, la cuisine maison d’aliments sains, l’utilisation de médicaments chimiques uniquement lorsque cela est nécessaire, l’accouchement centré sur la conscience des mères plutôt que sur la stimulation chimique ou la chirurgie, faire l’amour au lieu de faire l’amour avec du viagra, etc…. Ce sont des pratiques qui non seulement génèrent des émotions positives mais qui sont écologiques, améliorent notre santé, favorisent l’indépendance sociale au lieu de s’appuyer sur des processus industriels toxiques qui colonisent notre existence.

 

Si vous deviez donner un conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

 

Stefano Boni : Je conseille une auto-évaluation de ce qui est vraiment agréable. S’agit-il de s’asseoir devant un écran de télévision ou d’ordinateur ou d’une activation corporelle ? Est-ce le fait d’utiliser les médias sociaux ou de s’asseoir face à face pour construire des relations ? Aimons-nous utiliser des produits de série ou créer notre environnement avec nos mains et nos compétences pour générer ce dont nous avons besoin ? La technologie contemporaine produit-elle la liberté ou la dépendance à un système industriel complexe et délocalisé que nous ne comprenons pas et ne contrôlons pas ? La santé est-elle l’absence de bactéries et de virus obtenue grâce à des médicaments chimiques ou est-elle la construction d’un système immunitaire physiologique qui neutralise les maladies ? Qu’avons-nous perdu en étendant nos zones de confort ?

 

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

 

Stefano Boni : La politique horizontale, les assemblées communautaires populaires et inclusives. Je pense que ce sont les seules alternatives valables à un système politique et économique vertical qui concentre le pouvoir pour ses propres avantages (le profit et le contrôle principalement). Le passage d’une politique verticale à une politique horizontale pourrait garantir une utilisation plus rationnelle, saine et durable des technologies, mais nous devons prendre le contrôle de nos vies et interrompre une démocratie représentative qui ne fonctionne pas dans l’intérêt de l’humanité et des générations futures.

 

Merci Stefano Boni

 

Merci Bertrand

 


Le livre : Homo confort: Le prix à payer d’une vie sans efforts ni contraintes, Stefano Boni, L’Echappée, 2022.