Cette fois, je vous propose d’évoquer les fraudes techniques qui se transforment inévitablement en scandales financiers retentissants. Non, il ne s’agit pas d’évoquer les bricolages minables d’un Madoff en 2001 ou les innombrables scandales politiques qu’on ne sait plus dénombrer tellement ils sont fréquents. Intéressons-nous plutôt à la recrudescence récente des fraudes hi-tech afin de comprendre ce qu’elles révèlent sur notre époque.

D’Enron à Wirecard

Les fraudes à grande échelle venant d’entreprises réputées ne sont pas un phénomène nouveau. Il y a eu l’énorme scandale Enron en 2001 (voir à https://fr.wikipedia.org/wiki/Enron) et bien d’autres auparavant, avec de très nombreux cas de comptes bidonnés (d’Oracle en 1991 à Worldcom en 2002, voir à https://fr.wikipedia.org/wiki/WorldCom). Plus proche de nous, il y a eu la surprenante affaire Wirecard en 2020 (voir à https://fr.wikipedia.org/wiki/Wirecard) qui a démontré que même les Allemands n’hésitaient pas à frauder quand l’occasion leur était donnée. Mais ça, on le sait depuis la gigantesque affaire du dieselgate de WV (voir à https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Volkswagen). Puisqu’on évoque des peuples soi-disant vertueux, n’oublions pas nos amis japonais qui ne sont jamais les derniers à se retrouver honteux devant leurs malversations diverses : Toshiba en 2015, Mitsubishi Motors en 2016 et j’en oublie certainement plein d’autres !

Du côté de la hi-tech

Ce qui est nouveau, c’est le caractère technique des scandales récents (à part Wirecard et encore…). Il s’agit essentiellement de mensonges sur les performances techniques de produits mis en avant, pas sur le trucage des comptes comme avec l’affaire WeWork et autres ainsi qu’on en avait l’habitude.

Cette fois, il ne s’agit pas d’entrepreneurs trop “optimistes” sur leur capacité à vendre leur dernière trouvaille, il s’agit de la trouvaille elle-même qui n’est que du vent et ça, c’est (relativement) nouveau.

Ces dernières années et dans ce cadre, nous avons eu l’affaire de Theranos (avec Elizabeth Holmes, voir à https://korii.slate.fr/biz/vilains-du-net-theranos-elizabeth-holmes-scandale-silicon-valley-medecine-mensonge), celle de OneCoin avec la “crypto-queen” bulgare Ruja Ignatova (aujourd’hui toujours en fuite, voir à https://fr.wikipedia.org/wiki/OneCoin), les robots de livraison soi-disant autonomes de Kiwibots (voir à https://siecledigital.fr/2019/09/03/les-robots-kiwibots-etaient-pilotes-par-des-colombiens-sous-payes/) et enfin récemment NiKola Motors (voir à https://www.novethic.fr/actualite/finance-durable/isr-rse/nikola-motor-l-autre-tesla-s-effondre-en-bourse-sur-fond-de-promesses-douteuses-149032.html) avec leur camions électriques, mais, hélas, dépourvus de moteur (filmés en train de dévaler une colline, ça aide quand on n’a pas de moteur !!). 

Fake it until you make it

Tout cela commence à faire beaucoup. Il semblerait que la pression permanente exercée sur les entrepreneurs les pousse de plus en plus à annoncer des résultats inatteignables et à faire semblant de les avoir atteints par tous les moyens (le fameux « fake it until you make it », soit “faites semblant jusqu’à ce que vous y arriviez pour de bon”). Mais dans les cas que nous venons de lister, il semble que la perspective d’y arriver après avoir beaucoup essayé soit même absente…

Les individus nommés ici ont un comportement pour le moins étonnant : ils démarrent quelque chose dont une personne sensée sait qu’elle ne pourra pas s’en sortir. C’est une chose de monter une gigantesque arnaque ou tu disparais dans la nature après avoir plumé quelques pigeons (ou de nombreux pigeons, au choix), mais lorsque tu as ton visage dans tous les magazines de business présentée comme le nouveau Steve Jobs au féminin, tu sais que tu auras nulle part où te cacher (encore que, Ruja Ignatova y est bien arrivé, elle !). Ces comportements quasi-suicidaires sont-ils de plus en plus fréquents ou est-ce l’évolution globale de notre société qui leur permet d’apparaître et de prospérer (au moins pour un temps) ?

Portrait type du menteur technologique

On se retrouve avec différents profils de menteur technique avec ces histoires. Voici une typologie dressée sur le tas :

– Nous avons tout d’abord le classique « Fake it ’till you make it » déjà évoqué : des entrepreneurs qui ont peut-être plus de pression ces temps-ci pour offrir des résultats spectaculaires et qui peuvent bidonner des résultats pour gagner du temps. Exemple type : Elon Musk qui aime beaucoup promettre, mais qui oublie rapidement ses promesses (sauf que Tesla a un vrai produit et est finalement devenu profitable). Ou même Bill Gates (qui a promis un BASIC pour l’Altair 8800 -lors des débuts historiques de Microsoft- alors qu’ils ne l’avaient pas encore écrit).

– Nous avons ensuite les business model bidon du style WeWork ou Uber. Rien d’illégal dans la mesure où ça ne semble déranger personne (sauf que WeWork a fait perdre pas mal d’argent à pas mal de gens…).

– Nous avons aussi les traditionnels exploiteurs de buzz, comme toutes les compagnies soi-disant d’IA qui n’ont rien à faire avec l’IA sauf dans leur dépliant marketing. Admettons que cette forme de marketing suivi de produits merdiques a toujours existé.

– Et enfin (je l’ai gardé en dernier !), nous avons le redoutable « Fake it, period » (je fais semblant, point-barre) : les véritables arnaques du style Theranos, OneCoin ou Nikola Motors. Peut-être bien que ses personnages hauts en couleur sont des cas cliniques qui ont toujours existé, mais qui, pas de chance, trouvent peut-être des investisseurs plus réceptifs ces temps-ci et c’est bien cela le problème.

Que peut-on en déduire ?

Comment expliquer que des profils pareils et des comportements du type “fake it, period” puissent faire illusion (au moins pour une période) dans notre contexte de capitalisme débridé ?

Il a certes la pression permanente sur les entrepreneurs pour annoncer du grandiose, mais il y a aussi des investisseurs qui sont prêts à croire n’importe quoi sans vraiment d’esprit critique et sans analyse sérieuse (surtout sur le plan technique) de ce qui leur est présenté : leur fameuse “due diligence” se résume trop à vérifier que les slides soient percutants et que le business plan soit alléchant, peu importe que tout cela soit tissé avec des liens éthérés.

Mais si encore il ne s’agissait que de financiers trop avides. Dans le cas de Nikola Motors, par exemple, il semble bien que General Motors (oui, le fameux constructeur automobile américain, un des premiers au monde) se soit associé (dans tous les sens du terme) avec cette start-up avec enthousiasme, mais sans vraiment vérifier (y compris sur le plan technique qui est pourtant censé être leur point fort…) ce qui leur était dit.

Les menteurs sont récompensés aux dépens des entrepreneurs honnêtes

Un tel laisser-aller a des conséquences catastrophiques pour tout le monde et d’abord pour ceux qui s’efforcent de rester honnêtes : ils sont refusés, repoussés, n’arrivent pas à attirer l’attention, car les menteurs pathologiques leur volent la vedette.

Avec une perversion endémique de ce type, on en arrive à encourager le mensonge et à décourager l’honnêteté. Les responsables ?

Tout d’abord les médias qui veulent toujours du sensationnel et ne peuvent se contenter d’améliorations incrémentales (alors que la technique évolue toujours pas à pas). Ensuite les financiers qui sont trop gourmands et qui vont plutôt se tourner vers ceux qui promettent la lune, peu importe que ça soit inaccessible puisqu’ils (les investisseurs des premiers tours) seront sortis du capital de la start-up au moment de l’introduction en bourse et avant que le scandale n’explose… le bon vieux “après moi le déluge” de Louis XV est toujours d’actualité !

 


Article rédigé par Alain Lefebvre sur le blog de Bertrand Jouvenot.