Le bullshit semble désormais faire partie intégrante de la communication. Ce qui raisonne dans nos têtes, empêche que ces dernières raisonnent. Mais c’est sans compter la sémiologue Elodie Mielczareck qui nous propose un manuel d’auto-défense intellectuelle. Interview sans bullshit de l’auteur de l’ouvrage Anti Bullshit: Post-vérité, nudge, storytelling : quand les mots n’ont plus de sens.

 

Bonjour Elodie Mielczareck, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

 

Initialement, il s’agit d’une proposition de l’éditeur. J’ai laissé l’idée germer. Ecrire un livre sur la manière dont nous utilisons les mots et les recevons, que ce soit dans son milieu professionnel, dans les médias ou en regardant une affiche publicitaire, m’a paru fondamental. Il s’agit en effet de sortir de sa naïveté naturelle pour comprendre comment agissent les systèmes de signes auxquels nous sommes exposés. Par exemple, je suis la première a acheter un produit parce qu’il y a écrit sur la boîte « ça fonctionne ». J’ai voulu comprendre comment c’était possible de ma part : est-ce que cela fonctionne vraiment ? si oui, est-ce la « pensée magique » qui fait que le résultat est là ? comment la marque organise et structure les images, les symboles et les mots pour être attractive ? quelle est la partie de mon cerveau qui passe à la caisse ? Bref, ce sont toutes ces questions auxquelles j’ai voulu répondre.

 

Mais il n’y a pas que ce sujet quotidien – être immergé dans un bassin de signes idéologiques en permanence à des fins économiques – qui mérite d’être soulevé. D’ici quelques mois, il y a de nouveau les élections présidentielles. Le sujet des mots, des symboles et des signes est éminemment politique. Et la gestion de la pandémie par le gouvernement nous a donné une illustration forte dans la manière dont les mots sont employés, tordus, remodelés, désossés. Ce qui m’a marqué, à titre personnel, c’était de percevoir un décalage criant entre, d’un coté les déclarations d’un personnel soignant sans matériel, sans masque, obligé de s’habiller en sac poubelle pour voir les malades. Et de l’autre cette déclaration d’Emmanuel Macron (parmi d’autres très nombreuses du gouvernement) :  » Il y a eu une doctrine restrictive pour ne jamais être en rupture que le gouvernement a prise et qui je pense était la bonne. Il y a eu ensuite un approvisionnement renforcé et une production renforcée et nous n’avons jamais été en rupture ». Où se situe la vérité ? qui ment ? comment les mots servent à construire la réalité ? la vérité peut-elle être contradictoire ? qu’est-ce que cela raconte de notre époque ? Voilà les questions que j’ai souhaité résoudre.

 

 

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

 

Il y en a plusieurs? Mais si je dois en sélectionner un, alors ce sera sans doute celui qui m’a le plus amusé. Celui où j’ai voulu montrer que notre rapport à la vérité était friable et dépendant du temps. Les vérités d’hier ne sont plus celles d’aujourd’hui. A la fin de chaque chapitre, il y a une section « le bullshit en 2 min », qui est à vocation plus pédagogique, voire décalée afin de saisir rapidement les enjeux du bullshit. Voici la fin du chapitre 3 sur la post-vérité :

 

LE BULLSHIT EN MOINS DE 2 MIN

 

Le top 10 des vérités qui sont en fait du bullshit !

 

1. Pluton est une planète.

FAUX.

Depuis août 2006, Pluton n’est plus la 9e planète du système solaire ; elle est devenue une planète « naine », non maîtresse de son orbite, et formée de glace, alors que celles du système solaire sont rocheuses ou bien gazeuses…

 

2. Les dinosaures étaient des reptiles.

FAUX.

Les dernières découvertes laissent à penser que les dinosaures ressemblaient davantage à de grands oiseaux qu’à des reptiles. Ils n’avaient donc pas des écailles mais des plumes colorées ! Oui, vous avez bien lu…

 

3. Le Covid provient du marché aux pangolins.

TRÈS PEU PROBABLE.

Il aura suffi d’une déclaration de Joe Biden fin mai 2021 pour que l’infor- mation concernant l’origine du Covid-19, échappé du laboratoire P4 de Wuhan, ne soit plus considérée comme une fake news. N’en déplaise aux unes de Libération titrées un peu trop rapidement « Théorie du complot » dès que l’origine du virus en laboratoire était mentionnée…

 

4. Les récits épiques d’Homère ne sont pas que des mythes.

VRAI.

Aujourd’hui, les archéologues considèrent que le sixième niveau de ruines du site de Hisarlik, en Turquie, est probablement la cité décrite par Homère. La ville de Troie est ainsi datée entre 1700 et 1250 av. J.-C.

 

5. Les marseillais en font des caisses.

VRAI et FAUX.

Il n’y a pas que des sardines qui bloquent l’entrée du port à Marseille… Il y a aussi des baleines. Dont une qui s’était égarée en 2017.

 

6. Jules Verne avait décidément une imagination débordante.

FAUX pour ce qui concerne le calamar géant.

L’animal existe bien et mesurerait jusqu’à 13 mètres. Son œil fait à peu près le diamètre d’une tête humaine.

 

7. Les femmes de la préhistoire restaient dans les cavernes pour s’occuper des enfants.

FAUX.

Elles étaient en fait de très habiles chasseuses. Et de toute façon, les hommes préhistoriques ne vivaient pas dans des grottes…

 

8. Il existe 5 continents sur la planète Terre.

FAUX.

On admet désormais l’existence d’un 6e continent : le continent plastique. Il mesure environ la taille du Texas, et peut aller jusqu’à 30 mètres de profondeur par endroits.

 

9. Les arbres sont des « plantes vertes ».

VRAI sur le plan biologique, FAUX sur le plan de l’imaginaire.

Les arbres communiquent et parlent entre eux en permanence. Ce sont les travaux, notamment, de Suzanne Simard qui le démontrent. Les arbres sont liés par un réseau « mycorhizien », composé de champignons, plantes et racines. Ce réseau sous-terrain permet la transmission des informations.

 

10. Les ovnis existent.

PROBABLEMENT VRAI.

Non, vous n’êtes pas dans une série de télévision, mais bien au moment de la déclassification la plus importante de l’histoire des États-Unis. Depuis 2020, le Pentagone reconnaît officiellement l’existence de 120 « incidents », soit phénomènes aériens avec une technologie inconnue. Sans reconnaître l’existence des extraterrestres, le rapport ne l’exclut pas non plus… Par ail- leurs, sachez qu’on parle maintenant aussi d’oanis (objets aquatiques non identifiés), pour évoquer les mêmes phénomènes en milieu aquatique…

 

 

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

Je trouve cela passionnant d’étudier notre changement d’époque, ce glissement de la modernité à la post-modernité (pour reprendre l’un des thèmes de prédilection du sociologue Michel Maffesoli). Actuellement, le distinguo entre réel et imaginaire s’efface. Il suffit de voir le nombre d’heures que l’on passe sur Netflix. L’imaginaire a désormais autant d’importance que le réel. Aujourd’hui , il n’y a pas une mais des réalités multiples. De manière symptomatique, les catégories conceptuelles deviennent de plus en plus poreuses. Des hommes peuvent-être « enceints », des animaux font davantage preuve d’empathie que certains humains, le Joker est finalement un pauvre type soumis au déterminisme social, la belle-mère de Blanche Neige est en fait une âme blessée. En bref, toutes les catégories se dissolvent, voire permutent. Sans porter de jugement moral, politique ou idéologique, j’ai voulu comprendre cela.
En soulevant le fait que, sans doute, la question sociétale qui nous intéresse ici est moins celle de la véracité (le vrai versus le faux est une problématique moderne), que celle du Sens : qu’est-ce qui résonne plutôt que raisonne (problématique hollistique post-moderne).

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

Toujours se poser la question de ce qui n’est pas : ce qui n’est pas dit (dans une interaction sociale), ce qui n’est pas montré (dans les images), ce qui n’est pas lisible (le entre-les-lignes des discours). La langue est un millefeuille. Faites attention aux cadres cognitifs imposés. Dans le livre, je prends l’exemple des mots « PIB et pouvoir d’achat RESSENTIS ».
Voici un extrait : « Nous l’avons vu, la langue oriente notre pensée. Le bullshit, c’est ce langage qui vous décervelle à moitié : en se fichant de la vérité et du réel, en imposant une vision du monde pipeau à partir des mots qu’il utilise. C’est en distordant le sens des mots que le bullshit vous prive de votre liberté. C’est là, dans les mots et entre les lignes, que résident la force de frappe et la prise de pouvoir sur
le sens de votre vie et de votre destinée. Par exemple, le terme « climatosceptique » est un beau cadeau au pays de Descartes. Le mot connote « l’esprit critique ». De mon côté, je préfère parler de « climatonégationnistes » ou climatorévisionnistes », cela « colle » plus avec mes convictions. C’est le genre de recadrage nécessaire, surtout sur un plateau TV. Autre exemple, quand on me demande de parler de « représentants politiques », je ne peux que souligner le décalage entre un rôle prétendu (représenter) et la réalité. Afin de préserver notre santé mentale et psychique, il est judicieux de refuser d’employer certains mots. Attention aux cadres cognitifs imposés ! Voici ci-dessous l’illustration en six étapes d’une manipulation flagrante, pourtant ni relevée, ni consignée, ni commentée : le pouvoir d’achat et le PIB « ressentis ». Bienvenue en dystopie. « 

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

Je débute l’écriture d’un prochain livre « Parlez-vous Alien ? 10 idées reçues sur la communication à revister ». Avec une problématique de départ : comment communiquer et échanger avec un alter qui ne partage aucun référents commun avec vous. Cela me permet d’aborder la question fondamentale de la structure de la langue et de la parole. De manière appliquée: qui est l’Alien ? la figure de l’étranger ? du barbare ? A contrario, pourquoi dans la SF nous communiquons mieux avec les Aliens qu’avec les espèces vivantes de notre planète ? Vaste programme 😉
Par ailleurs, je développe des ateliers à destination des entreprises et dirigeants, davantage orientés sur la prise de décision grâce à l’intuition. L’objectif est de renouer avec des formes plus instinctives pour prendre les meilleures décisions, comme la synchronicité, la lecture intuitive, et plein d’autres choses…
Merci Elodie Mielczareck
Merci Bertrand