L’économie est productiviste au point qu’elle a pollué jusqu’au travail lui-même. Pour libérer le monde de l’idéologie qui nourrit sa propre destruction, commençons par nous émanciper du travail, tel que nous l’envisageons, encore et à tort, aujourd’hui. A la croisée de la philosophie, de la sociologie et de l’histoire, Céline Marty décortique sans tabou les origines tumultueuses de notre idéologie du travail et nous guide vers des pistes d’émancipation anti productivistes dans son livre : Travailler moins pour vivre mieux.

 

Bonjour Céline Marty, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

 

Céline Marty : Les discours politiques qui incitent à travailler plus se multiplient, de Sarkozy à Macron en passant par Zemmour, sans rencontrer aucune contradiction. Pourtant, on ne cesse de dénoncer les bullshit jobs qui paient des travailleurs à ne rien faire ou à faire des choses inutiles voire nuisibles, et le gaspillage d’une grande partie de notre production alimentaire ou électroménagère condamnée à l’obsolescence programmée. Mais ces critiques ne trouvent pas de réalisation effective dans l’organisation du travail et de la production. Travailler plus serait toujours la solution miracle pour nous sortir d’une crise, y compris celle écologique et sociale que nous vivons : il faut bien construire, dit-on, les panneaux solaires et voitures électriques de demain. Or c’est cette logique productiviste qui fait souffrir tant de travailleurs et qui nous pousse à détruire nos ressources environnementales et l’équilibre du climat.

 

Mon livre critique ces discours et montre que nous pouvons construire une autre société, orientée selon d’autres valeurs que le « toujours plus ». En pratique, il s’agit de produire moins mais mieux, pour satisfaire plus durablement nos besoins et éviter de changer constamment de téléphone portable, de télévision ou de voiture. Dans notre imaginaire, il s’agit aussi de valoriser d’autres objectifs que la production économique de richesses : la qualité de vie, le « bonheur intérieur brut », ou les activités qu’on mène pour le plaisir qu’on en retire et non pour l’argent qu’elles nous rapportent, comme dédier du temps à ses proches, à nos projets personnels, associatifs et politiques, ainsi qu’à nos loisirs. A six mois des élections, il est urgent de débattre démocratiquement de ces enjeux qu’on abandonne au capitalisme et de penser sérieusement les ressorts d’une société capable d’affronter l’enjeu écologique.

 

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

 

Extrait des 10 conseils antiproductivistes de la fin de l’ouvrage :

 

« 10. Tout n’est pas gravé dans le marbre !

 

Ne cédons pas à l’exigence du « réalisme pragmatique » qui juge utopiques et vaines toutes les alternatives : c’est un discours qui vise à discréditer les voies autres que celles du réel productiviste néolibéral, alors que lui-même a été construit politiquement à un moment où il semblait inconcevable.

 

Toutes les critiques de l’organisation du travail et de nos conceptions du travail sont légitimes, les perspectives d’amélioration et de transformation radicale sont possibles, tout comme les perspectives de régression sociale qu’il faut combattre. Nous avons besoin de questionner le travail et de le transformer collectivement. Nos conditions de travail ne sont pas légitimes simplement « parce que c’est ainsi ». Il n’y a ni évidence ni nécessité à la souffrance des travailleurs, à la détresse actuelle des agriculteurs, des soignants, des enseignants, des pompiers et des femmes de ménage.

 

L’histoire des hommes s’inscrit dans le temps long, avec des changements parfois soudains mais radicaux. Dans quelques décennies ou siècles, l’époque du capitalisme industriel productiviste, destructeur des ressources et des êtres, sera peut-être considérée comme un terrible Moyen Âge, qui a contraint tant de personnes à sacrifier leur courte existence terrestre à d’autres, dans le travail, les heures de transports et d’embouteillages, ainsi que dans la consommation rapide superficielle. Nos futurs descendants, qui connaîtront des conditions de vie beaucoup plus difficiles que les nôtres, notamment climatiques, seront peut-être au moins rassurés d’avoir échappé à cette torture existentielle. »

 

 

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

 

C.M. : Pour sortir du productivisme et de la crise écologique et sociale à laquelle il nous mène, je vois se dessiner plusieurs tendances, plus ou moins accessibles et radicales, qui ne sont évidemment pas majoritaires à l’heure actuelle mais qui pourraient donner des pistes pour la société de demain. D’abord, ceux qui choisissent un mode de vie plus frugal en limitant leurs besoins pour réduire leur consommation et leur temps de travail et qui résistent ainsi à l’injonction de travailler plus pour gagner et consommer plus. Certains choisissent de travailler beaucoup moins, pour s’investir dans d’autres activités qui leur sont chères. D’autres quittent radicalement le monde du travail, ses valeurs et ses contraintes, pour reconstruire une autre façon de vivre, satisfaire leurs besoins autrement que par la consommation marchande et créer d’autres liens sociaux que ceux du travail et de la consommation. Ces projets de vie alternatifs qui séduisent de plus en plus de jeunes actifs dégoûtés du monde du travail, pourraient être encouragés par des mécanismes institutionnels dont on parle de plus en plus, comme le revenu universel.

 

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

 

C.M. : Ne culpabilisez pas de critiquer votre travail : vous avez le droit de ne pas vous en satisfaire et de vouloir mener d’autres projets. Osez rêver d’autre chose, qui ne soit ni productif ni utile, mais qui ait de la valeur à vos yeux. Ce n’est pas utopique : la société s’est souvent transformée radicalement en quelques décennies, grâce à des changements de mentalités. Vous n’avez que quelques décennies sur terre.

 

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

 

C.M. : Les expériences de vies sans travail et la réorganisation écologique de notre production.

 

Merci Céline Marty

 

Merci Bertrand

 


Le livre : Travailler moins pour vivre mieux – Guide pour une philosophie antiproductiviste, Céline Marty, Dunod, 2021.