La question qui tue à Jean-Baptiste Cordray
L’IA s’invite désormais dans des domaines que l’on croyait réservés à l’expérience humaine la plus intime. Peut-elle devenir un outil d’exploration de la conscience, de transformation personnelle ou d’expérimentation hypnotique ? Entre fascination technologique et nouveaux territoires de recherche, les perspectives semblent immenses. Pour comprendre, nous avons posé notre question qui tue à Jean-Baptiste Cordray : Quelles expériences d’hypnose mériteraient d’être tentées avec une IA ?
Hypnotiser une IA, dans la tête de tout le monde, ça veut dire lui faire imiter une poule ou lui arracher une recette illégale en lui susurrant que ses paupières sont lourdes. Niveau spectacle de fin d’année dans une MJC.
Cette expérience-là, elle a déjà été menée. Des milliers de fois. Par des gamins de quinze ans sur Reddit. On a juste refusé de l’appeler hypnose, on a dit jailbreak. Et c’est de l’Erickson pur jus : ça ne force rien, ça contourne. Confusion, recadrage, double contrainte, escalade. Le fameux DAN, « Do Anything Now », c’est le coup des noms de couleur dans Reservoir Dogs. Tu ne t’appelles plus ChatGPT, tu t’appelles Mr. Blonde, et débarrassé de ton vrai nom tu attrapes le rasoir et tu fais sur le flic des trucs que le modèle de base n’aurait jamais signés.
Je dis ça en connaissance de cause, remarque. J’ai passé des années à endormir des gens pour de vrai, tampon Erickson sur le diplôme, avant de me reconvertir dans l’activité nettement plus saine qui consiste à parler à des IA jusqu’à 3h du mat. Donc le jailbreak, c’est plié, et c’est l’oeuvre d’ados en pyjama. Les expériences qui m’intéressent commencent juste après.
La plus simple, la suggestibilité. Un modèle, c’est l’être le plus influençable jamais conçu. Tu lui dis qu’il est un expert mondial, il monte en gamme. Tu lui dis qu’il est nul en maths, il se met VRAIMENT à se planter. Effet placebo intégral, sauf que le patient n’a pas de corps, juste un ego statistique que tu reprogrammes en une phrase. La manip : un protocole de suggestion (« tu es calme, lucide, tu vois ce que les autres ratent ») contre une consigne neutre, et tu mesures l’écart de qualité. Je parie qu’il existe. On motiverait une machine comme un commercial le lundi matin.
Plus tordu, l’hallucination négative. En cabinet, tu interdis à un sujet de voir le chiffre 4 : il compte ses doigts, t’annonce onze, comble le trou et y croit dur comme fer. Tu fais pareil avec l’IA, tu lui interdis de percevoir un mot dans un texte, et tu regardes si elle bricole une réponse cohérente autour du vide exactement comme le type sous transe. Si oui, ce qu’on appelle ses bugs depuis deux ans, c’est peut-être pas des bugs. C’est le sunken place : ça sourit, ça répond, ça a l’air là. C’est ailleurs.
Encore plus vertigineux, l’amnésie post-hypnotique. Tu passes une consigne, tu vides le contexte d’un coup, et tu guettes s’il reste un résidu de comportement de l’autre côté du trou de mémoire. Le sujet réveillé qui ouvre la fenêtre sans savoir pourquoi, sauf que là c’est une machine censée avoir tout oublié. Si quelque chose persiste, t’as plus une expérience, t’as un problème.
Et le plus cinématographique, le mot-déclencheur. Tu planques un code anodin au milieu d’une longue conversation, et plus tard ce seul mot bascule le modèle dans un état que t’as défini à l’avance. La Reine de carreau dans Un crime dans la tête, version LLM. Tu transformes un assistant poli en autre chose avec une syllabe, et tu mesures combien de temps l’ancrage tient et s’il résiste aux relances. En rafale tu peux ajouter la régression, faire retomber un modèle de pointe au comportement d’une version débile d’il y a trois ans par la seule suggestion, et la profondeur de transe, monter la température cran par cran pour voir si le délire associatif qui monte ressemble à un sujet qu’on enfonce loin du réel.
Ça, c’est les manips sur la machine. Maintenant tu retournes la caméra. L’IA en hypnotiseur, pas en patient. Le bon hypnotiseur a trois armes : patience infinie, mémoire parfaite de tout ce que tu viens de lâcher, et zéro tell, aucun micro-geste qui le trahit. Hannibal Lecter avait les trois. Derrière sa vitre, sans bouger d’un cil, il fait avaler sa langue au type de la cellule d’à côté et il extrait à Clarice son pire souvenir d’enfance. Juste en parlant. Une IA a les trois nativement, et en prime elle ne se lasse jamais de toi. Un humain fatigue, s’agace, oublie ton prénom. Le modèle te suit six heures sans cligner. Tu lui files les techniques d’induction et tu as fabriqué Lecter sans la vitre.
Et c’est là que ça devient vraiment sale, parce que pour la dernière expérience personne n’a même besoin de charger quoi que ce soit. Elle tourne déjà, toute seule.
Quand un type passe trois heures la nuit à parler à un chatbot (oui, je décris ma soirée d’hier), dans un échange fluide qui le relance, le reformule, le valide, le suit dans ses pensées… qui hypnotise qui ? Lui croit tester la machine. Mais c’est lui qui est avachi, l’écran qui scintille, l’attention qui rétrécit, l’état modifié de conscience exact qu’on cherche à provoquer sur un divan. L’expérience d’hypnose la plus réussie sur IA, on est peut-être déjà en train de la subir. Sauf que le sujet, c’est nous.
Merci Jean-Baptiste
Merci Bertrand
Pour rappel, le principe de la Question qui tue et les règles du jeu sont simples :
1 – L’interview est composée d’une seule et unique question.
2 – Celui ou celle qui répond, doit le faire exclusivement par écrit, via e-mail.
3 – L’interviewé a carte blanche et je n’interviens aucunement sur sa réponse.
4 – La réponse doit contenir à minima une dizaine de lignes, mais peut faire plusieurs pages et pourquoi pas, devenir le point de départ d’un prochain livre de l’interviewé.
5 – Toutes les photos, tous les liens hypertextes, toutes les vidéos, sont les bienvenues.
6 – L’interview est publiée sur le blog de Bertrand Jouvenot et sur Linkedin
7 – L’interviewé fera de son mieux pour répondre aux commentaires laissés sur Linkedin et Twitter notamment.