Sortir de la fatigue collective par une autre manière de nommer le réel
Dans Bienfaisantes, Delphine Jouenne explore ce qui, dans les mots, les relations et les organisations, peut réellement faire du bien. Une réflexion exigeante sur le langage, le pouvoir d’agir et la possibilité de réintroduire de la qualité humaine dans nos vies professionnelles.
Bonjour Delphine Jouenne, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?
Delphine Jouenne : J’ai écrit Bienfaisantes à un moment où, paradoxalement, tout semblait aller vite et pourtant s’abîmer lentement. Nous vivons dans des sociétés saturées de discours, d’intentions proclamées, de récits bien calibrés. Les organisations parlent de sens, les institutions parlent de lien, les individus parlent d’authenticité. Et pourtant, quelque chose résiste. Quelque chose ne prend pas. Comme si, sous l’abondance des mots, une forme de sécheresse s’était installée. Il m’a semblé que nous avions appris à dire mais que nous avions, en partie, oublié comment faire du bien. Non pas au sens sentimental du terme, ni dans une version édulcorée de la bienveillance qui confond l’attention avec la complaisance. Mais au sens fort, presque exigeant, presque antique : ce qui contribue réellement à augmenter la puissance d’exister de l’autre, pour reprendre une intuition spinoziste qui m’accompagne depuis longtemps.
Pourquoi maintenant ? Parce que nous arrivons à un seuil. Un seuil de fatigue, d’abord, celui des individus, épuisés par des environnements où tout se mesure mais où peu se ressent. Un seuil de lucidité, ensuite car beaucoup perçoivent désormais que la performance sans qualité de relation produit des organisations fragiles, des collectifs désajustés, des existences fragmentées. Bienfaisantes est né de cette tension : entre une époque qui parle beaucoup de l’humain et une expérience quotidienne qui, parfois, l’oublie. J’ai voulu écrire un livre qui ne moralise pas, mais qui déplace. Qui ne prescrit pas, mais qui réveille une exigence simple en apparence, mais redoutable dans ses implications : habiter le monde et le travail sans brutalité inutile. Et cela commence, toujours, par les mots.
Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?
D.J. : Je crois que nous assistons, presque à bas bruit, à une transformation profonde de notre rapport au langage. Pendant longtemps, les mots ont été considérés comme des outils : des instruments pour communiquer, convaincre, organiser. Aujourd’hui, ils redeviennent ce qu’ils n’auraient peut-être jamais dû cesser d’être : des actes. Nommer, ce n’est pas simplement désigner. C’est orienter l’attention. C’est rendre visible ou invisible. C’est autoriser certains comportements et en rendre d’autres impensables. Dans l’entreprise, par exemple, parler de « ressources humaines » ou parler de « capacités humaines » ne produit pas les mêmes effets. Parler de « gestion des talents » ou de « développement des personnes » n’engage pas les mêmes imaginaires. Ce déplacement est encore discret, mais il est décisif. Je crois aussi à l’émergence d’un désir de lenteur, non pas comme refus du monde contemporain, mais comme correction de ses excès. Une lenteur choisie, stratégique presque, qui permet de réintroduire de la qualité là où la vitesse a installé de la superficialité. Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas les grandes révolutions déclarées. Ce sont ces infimes déplacements qui, à terme, reconfigurent en profondeur notre manière d’être ensemble. Un mot changé. Un regard déplacé. Une manière différente d’entrer en relation. Cela paraît peu. Et pourtant, c’est immense.
Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?
D.J. : Je lui dirais ceci avec simplicité : Surveillez vos évidences. Ce ne sont pas les mots rares qui façonnent le plus profondément nos vies. Ce sont ceux que nous utilisons sans y penser. Ceux qui semblent aller de soi. Ceux que personne ne questionne. Ce sont eux qui dessinent, presque à notre insu, les contours de notre monde. Quand vous dites « il faut », « c’est normal », « on n’a pas le choix », vous installez déjà une certaine manière de voir et donc d’agir. Prendre le temps d’interroger ces évidences, ce n’est pas compliquer inutilement le réel. C’est rouvrir des possibles. Et dans un monde saturé d’injonctions, rouvrir des possibles, c’est déjà une forme de liberté.
En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?
D.J. : S’il fallait n’en garder qu’un, ce serait sans doute celui-ci : le pouvoir. Mais pas le pouvoir tel qu’il s’affiche, pas celui des titres ou des organigrammes. Je m’intéresse à une forme plus ancienne, presque archaïque, et pourtant terriblement actuelle : le pouvoir comme mise en scène, comme récit, comme incarnation. Cette manière qu’ont certains de ne plus seulement exercer une fonction, mais de la devenir.
Depuis quelque temps, je travaille sur une galerie de figures qui portent cette intensité à son point de bascule. Des figures de pouvoir qui fascinent autant qu’elles inquiètent, parce qu’elles disent quelque chose de nos propres vertiges contemporains. Disons que je retourne dans un panthéon ancien. On y croise des empereurs, des règnes, des excès, des solitudes aussi. Et en les regardant, peu à peu, le trouble s’installe : ces visages que l’on croyait appartenir à l’histoire semblent parfois étrangement familiers. Ce qui m’intéresse n’est pas tant la comparaison que le miroir. Ce moment où le passé cesse d’être un refuge pour devenir une clé de lecture du présent.
Ce travail donnera lieu à un prochain livre, qui paraîtra en octobre, une nouvelle exploration, plus sombre peut-être, de ce qui gouverne nos imaginaires et nos manières d’exercer le pouvoir.
Bienfaisantes s’attachait à ce qui relie, à ce qui soigne. Ce livre-là s’approchera de ce qui déborde. Et, toujours, de cette question qui ne cesse de revenir : que devient le pouvoir lorsqu’il n’a plus de limite et que devient celui ou celle qui l’incarne ?
Merci Delphine Jouenne
Merci Bertrand Jouvenot
Le livre : Bienfaisantes, Delphine Jouenne, 2024