Votre intuition est une hypothèse, pas comme un oracle
Dans Gut Feeling (Flammarion), Louis Carle et Etienne Portais explorent ce qui se joue au moment de décider lorsque les données ne suffisent plus. Entre intuition, expérience, intelligence artificielle et incertitude, il défend une idée simple : le jugement se travaille, à condition de confronter ses intuitions au réel.
Bonjour Louis Carle, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?
Louis Carle : Pendant plus de treize ans à construire Maddyness, nous avons vu des milliers d’entrepreneurs décider avec des informations incomplètes : recruter, lever des fonds, pivoter, vendre, parfois tout recommencer. Nous avons nous-mêmes vécu ces choix jusqu’à la cession de notre entreprise.
Et une question nous a obsédés : pourquoi, face à la même incertitude, certains prennent-ils une décision géniale quand d’autres prennent la pire possible ?
Est-ce une question d’expérience ? D’intelligence ? De chance ? De méthode ? Ou de ce fameux gut feeling qu’on invoque souvent sans vraiment savoir ce qu’il recouvre ?
C’est précisément ce que nous avons voulu comprendre : peut-on apprendre à mieux décider, à reconnaître quand notre intuition mérite d’être suivie et quand, au contraire, il faut s’en méfier ?
La question nous semble d’autant plus importante aujourd’hui. Nous n’avons jamais eu autant de données, d’outils et désormais d’intelligence artificielle pour nous aider. Mais avoir davantage d’informations ne supprime pas l’incertitude. À la fin, quelqu’un doit toujours décider.
Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?
L.C. : Probablement celui où nous racontons une décision très personnelle : le jour où nous avons refusé une première offre de rachat de Maddyness.
Sur le papier, beaucoup de choses nous poussaient à accepter. Rationnellement, la décision semblait presque évidente. Pourtant, quelque chose résistait. Nous avons dit non sans être capables, sur le moment, d’expliquer parfaitement pourquoi.
Avec le recul, cet épisode contient presque tout le livre. Une intuition n’est pas magique. Elle agrège parfois des dizaines de signaux que notre cerveau a enregistrés sans que nous soyons encore capables de les formuler clairement, mais elle peut aussi nous tromper.
C’est pour cela que la phrase qui résume peut-être le mieux notre approche est : « traite ton gut feeling comme une hypothèse, pas comme un oracle. » Écoute-le. Puis confronte-le au réel.
Quelles sont les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?
L.C. : Nous croyons beaucoup à un paradoxe : plus l’intelligence artificielle progressera, plus le jugement humain prendra de la valeur.
Une machine peut déjà chercher, comparer un raisonnement et produire en quelques secondes des scénarios qui auraient demandé des heures de travail. Demain, une grande partie de cette intelligence analytique sera accessible à tout le monde.
Mais elle ne fera pas disparaître les décisions difficiles. Au contraire : quand tout le monde aura accès aux mêmes outils et à une quantité presque infinie d’informations, la différence se fera davantage sur notre capacité à poser la bonne question, identifier les signaux qui comptent, supporter l’incertitude et finalement trancher.
Nous pensons donc que l’un des grands sujets des prochaines années sera moins l’accès à l’intelligence que la qualité du jugement.
Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?
L.C. : Tenez un journal de vos décisions. Pour chaque décision qui compte vraiment, prenez deux minutes pour écrire : ce que vous décidez, ce que vous pensez qu’il va se passer, ce que vous ressentez et pourquoi. Puis revenez-y quelques semaines ou quelques mois plus tard.
Notre cerveau est extraordinairement doué pour réécrire l’histoire : après un succès, nous étions certains que ça marcherait ; après un échec, nous avions évidemment senti que quelque chose clochait.
Confronter ce que nous pensions avant à ce qui s’est réellement passé après est probablement l’un des moyens les plus simples d’entraîner son jugement. L’intuition se travaille. Encore faut-il lui donner du feedback.
En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?
L.C. : La décision. Gut Feeling nous a donné envie d’aller beaucoup plus loin sur ce sujet. Avec Curiosity, nous explorons aujourd’hui très concrètement ce qui aide les dirigeants à mieux décider : le sparring, pour challenger une conviction avant de trancher, et le casting, pour réunir les bonnes personnes autour d’un problème.
Et nous travaillons aussi à transformer une partie de ce que nous avons appris en formats de formation pour dirigeants et entrepreneurs : comment décider dans l’incertitude, construire son propre système de décision, mieux utiliser son intuition sans en devenir prisonnier.
Au fond, c’est probablement le même sujet sous trois formes différentes : apprendre à mieux décider, mieux s’entourer et mieux agir.
Merci Louis Carle
Merci Bertrand Jouvenot
