Les destins de l’homme et du travail sont intimement liés depuis l’aube de l’humanité. Pourtant, les livres consacrés au travail se sont fait extrêmement rares pendants des siècles. Pas si vrai, en réalité ils seraient plus nombreux. C’est notre vision moderne du travail, essentiellement mercantile, qui nous empêche de les voir.

Nous savons avec certitude que l’homme travaille depuis au moins 300 000 ans. Pourtant, une recension rapide des livres consacrés au travail conduisent à trois constats surprenant. Les livres sur le travail se comptent sur les doigts de la main avant l’époque moderne. Le mot travail lui-même est entré tardivement dans le vocabulaire scientifique. Le travail est devenu un sujet d’intérêt et d’étude que très récemment.

« Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage », La Bible (quatrième commandement)

L’histoire est avare en livres sur le travail. Plus d’un millénaire sépare parfois les ouvrages que compte cet inventaire. Avant l’Antiquité, la notion de travail fait une incursion timide au sein de différentes traditions sacrées. Le travail figure dans la Bible (Judéo-christianisme), dans les Entretiens de Confucius (Confucianisme), dans le Tao Te King de Lao Tseu ou dans les Oeuvres de Tchouang Tseu (Taoïsme). La Grèce antique, pourtant si prolixe en chefs-d’œuvres, n’enfante qu’un seul livre sur le travail : Les travaux et les jours, un recueils de préceptes moraux et d’enseignements agricoles compilés par Hésiode. Le moyen-Age ne dispense qu’un seul titre : le Manuscrit Régius, associé aux Compagnonnage. La Philosophie des Lumières s’intéresse peu au travail, si ce n’est Rousseau dans Le contrat social ou dans L’origine du fondement de l’inégalité parmi les hommes. La Révolution industrielle inspire une littérature plus foisonnante sur le travail à travers la sociologie (Max Weber), l’économie (Adam Smith, Karl Marx), la politique (Proudhon, Charles Fourier). Le XXème siècle engendre des livres abordant le travail, d’inspirations très variées : la politique (Lénine), le nationalisme (Gandhi), l’entrepreneuriat (Henry Ford), le management (F. W. Taylor). La date récente et les conditions de l’arrivée du simple mot « travail » dans le vocabulaire scientifique, sont encore plus surprenantes.

Un coup de billard

Le terme « travail » a fait son entrée dans le vocabulaire scientifique seulement à la fin du 18ème siècle. La Révolution Française met à bas la monarchie. La religion est mise à l’écart au profit de la raison. Une génération entière de scientifiques entendent bien comprendre le monde au moyen du pouvoir d’explication des mathématiques et de la rigueur scientifique. Parmi eux, Gaspard-Gustave Coriolis. L’homme est passionné de billard. Il s’adonne à ce jeu avec acharnement sans omettre de l’étudier. Il publiera d’ailleurs les résultats de ses recherches dans un traité : Théorie mathématique des effets du jeu de billard. 

Coriolis s’intéresse particulièrement au processus par lequel l’énergie est transférée du bras du joueur, par intermédiaire de la queue de billard, pour envoyer des billes parcourir la table. En 1928, alors qu’il écrit sur ce phénomène, Coriolis introduit pour la première fois le mot « travail » dans le vocabulaire scientifique. Son intention est alors de pouvoir mesurer la force qu’il faut appliquer aux objets pour pouvoir les déplacer, afin d’évaluer la force nécessaire aux machines à vapeurs qui apparaissent et alimentent la révolution industrielle en Europe. A l’époque, d’autres mathématiciens ou ingénieurs sont déjà parvenus à des concepts plus ou moins équivalent à ce que Coriolis appelle le « travail », mais aucun n’a trouvé le terme adéquat pour le décrire. Certains parlent « d’effet dynamique », d’autres de « force motrice, d’autres encore de « force de travail ». Outre l’exactitude et la pertinence des équations et des calcules de Coriolis, c’est l’emploie du mot « travail » qui impressionne les esprits scientifiques. Le mot permet enfin de décrire parfaitement un concept qui échappe depuis des années à la science. Le mot exprime parfaitement ce pourquoi les machines à vapeur sont conçues, n’évoque plus seulement l’effort mais également la souffrance, et ouvre la voie au rêve embryonnaire de voir les machines travailler à la place des hommes (1). La notion de « travail » est donc d’abord associée aux choses (des billes de billards), puis à des machines, et aux hommes pour terminer. La suite est connue. La machine n’a pas remplacé l’homme et ce dernier a travaillé moyennant rémunération, réduisant la notion de « travail » au travail rémunéré exclusivement.

Un travail sans argent à la clef

Élever des enfants, c’est du travail. Tenir une maison également. Faire la cuisine tous les soirs pour toutes la familles, aussi. Pourtant le mot travail est systématiquement associé à l’argent, à une rémunération obtenue en échange d’un poste occupé dans une organisation (entreprise, administration, association…), de tâches accomplies dans le cadre d’un métier ou d’une fonction. Cette acception moderne du « travail » occulte un sens bien plus général que l’on peut lui donner. S’il on entend le mot « travail » sans lui donner un sens exclusivement marchand, les livres consacrés au travail arrivent bien plus tôt dans l’histoire humaine et sont bien plus nombreux.

Dés l’antiquité Grecque, les philosophes comme les stoïciens encouragent au travail sur soi. L’écriture est leur travail, dans une société où l’essentiel du travail est agricole et artisanal. Ryan Holyday, qui a littéralement remis au goût du jour la philosophie stoïcienne, met bien en lumière comment les livres des Sénèque, Épictète et autre Marc Aurèle, sont consacrés à un travail que chacun est invité à faire pour se parfaire et mieux vivre.

Tout le Moyen-âge est rythmé par des livres marquant et invitant à un travail spirituel. Les Confessions de Saint Augustin, Les exercices spirituels de Saint Ignace de Loyola. L’imitation de Jésus-Christ (2) qui sera un véritable best-seller au 18ème siècle s’inscrit dans cette lignée. Et ces chefs-d’oeuvre du genre, ne doivent pas occulter un travail de fourmi effectué par les moines copistes qui recopient la Bible en vue d’en assurer la diffusion, avant que l’imprimerie ne naisse.

Si Montaigne est associé à la transition entre une pensée du Moyen-âge et l’émergence de celle de la Renaissance, ses Essais constituent également un magnifique exemple de ce que peut être le travail d’une homme, mettant sa réflexion personnelle au service des autres.

Des génies tel Leonard de Vinci, laisse au monde leurs Carnets. Tandis que les explorateurs documentent avec soin et un grand souci du détail les enseignements tirés, et le travail qu’ils effectuent, au cours de leurs expéditions, de Marco Polo à Magellan, en passant par Bougainville.

Ensuite, la cour du Roi deviendra le théâtre dans lequel il conviendra de maîtriser un nouvel art, celui du courtisan. Baltasar Gracián et Baldassare Castiglione rivaliseront de talent pour expliquer cet art dans des livres qui constituent de véritables manuels à destination de la noblesse d’alors.

De l’autre côté de l’océan Pacifique, l’Asie encore mal connue des Européens, fournit elle aussi de précieux livres sur le travail. Hakakure (3) enseigne comment devenir, être et rester un samouraï. Le Traité des cinq roues (4) enseigne l’art de combattre au sabre, et le Shoninki (5), l’art des ninjas. Le dit du Genji est quant à lui un formidable manuel permettant d’apprendre à intriguer, déguisé en roman (6). Moins tournés vers le Bushido, des artistes chinois vont amplement transmettre l’art de la peinture sous formes de livres. Deux chefs d’oeuvre aux titres amusants sont à garder à l’esprit : Les propos sur la peinture du moine citrouille-amère (7) et Le jardin du grain de moutarde (8).

Le travail est désormais étroitement associé à l’argent. Les Etats-Unis qui restent les champions du capitalisme ont produit au 20ème siècle, des tonnes de livres sur le travail et ses déclinaisons modernes : marketing, business management, organisation, leadership… Pourtant, en anglais « œuvrer » et « travailler » se disent avec un même mot : to work. C’est donc peut-être Benjamin Franklin qui nous aidera à résoudre ce paradoxe, lorsqu’il disait : « Je n’aime pas le travail. En revanche, j’aime bien ce que le travail peut m’apprendre sur moi-même. »

Notes :

(1) A présent le terme »travail » est utilisé pour décrire tout transfert d’énergie, que ce soit au niveau subatomique ou à l’échelle céleste quand se forment les étoiles et les galaxies. Un consensus scientifique s’est établi autour de l’idée que la création de l’univers a nécessité énormément de « travail ». Et nous savons que ce qui distingue les êtres vivants des choses mortes, ce sont des types très inhabituels de « travail » qu’ils fournissent et qui rend la vie si extraordinaire : nous captons activement de l’énergie que nous utilisons pour organiser nos atomes et leurs molécules en cellules, ces cellules en organes et nos organes en corps. Nous utilisons aussi cette énergie pour croître et nous reproduire. Quand nous arrêtons, nous mourrons. Autrement dit, vivre, c’est travailler.

(2) Abbé Félicité de Lamennais

(3) Yamamoto Tsunetomo

(4) Miyamoto Musachi

(5) Natori Masazumi

(6) Murasaki Shikibu

(7) Shitao

(8) Kia-Tseu-Yuan Houa Tschouan