Dans son ouvrage Economie productive, économie contributive, Geneviève Bouché remonte dans le temps et repère les pivots de la mutation sociétale que nous vivons en Europe. Elle explore comment mettre en œuvre la dualité économique productive et contributive, les synergies à établir entre ces deux espaces de cette contribution humaine, les instruments de gouvernance dont nous allons avoir besoin comme les monnaies intelligentes.

 

Bonjour Geneviève Bouché, pourquoi avoir écrit ce livre… Maintenant ?

 

Geneviève Bouché : Je suis impliquée dans le développement du numérique français depuis ma thèse, soutenue à Dauphine en 1977 auprès d’anciens commissaires au plan du général de Gaule. Le titre de cette thèse : « incidence de l’introduction de l’informatique dans la vie sociale, économique et juridique ». J’ai ensuite dirigé les équipes qui ont développé les premières cryptomonnaies, les applications grand public en ligne, les premiers univers 3D avec Canal + et la RATP… Pour cela, je n’ai jamais cessé de prolonger la réflexion commencée à travers ma thèse.
À présent, je vois que les mutations sociétales que nous avions pressenties s’accélèrent et que des opportunités se présentes. Pour les saisir, il est nécessaire de comprendre ce qu’il se passe réellement.
Dans cette publication, je livre plus de 30 ans de réflexion d’économiste futurologue cybernéticienne et des retours d’expérience au plus près de l’action en tant que chef d’entreprise et serial entrepreneur dans le numérique et conseil en stratégie numérique.

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

 

G.B. : Je recommande de lire la préface vivifiante de Marc Luycks qui rappelle que cette publication s’inscrit pleinement dans la prolongation de la pensée européenne renaissante.
Mais la clef du raisonnement est dans les chapitres 6, 7 et 8. Ils proposent le revenu universel et les monnaies intelligentes dont nous avons besoin et qui sont rendus possible avec ce numérique.
Chaque zone géopolitique a sa propre vision du monde et doit construire le numérique qui lui correspond. Nous avons été écartés de notre propre numérique, mais à présent, la voie est libre pour que nous nous dotions de celui qui nous va bien : un numérique organique, scalable et interopérable.
Cette évolution technologique permet de répondre à notre nouvelle exigence en matière de prospérité : l’enracinement des savoirs et le développement des talents.

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

 

G.B. : Les chocs qui ternissent nos journaux d’information (climat, cataclysmes, finances, pandémies, guerres…) facilitent le retour aux questions essentielles : quelles sont réellement nos suffisances, nos surplus et de nos manques pour établir des relations équitables avec nos voisins et assurer préservation de nos espaces territoriaux, culturels et immatériels ? Comment assurer une prospérité durable ?
Si la monnaie a permis les progrès qui nous distinguent du monde animal, à présent, la donnée va nous permettre de prolonger notre évolution en élevant la profondeur d’engagement de nos descendants.
Pour le moment, l’idée que la donnée devient au moins aussi importante que la monnaie est encore faiblement perçue. Or c’est grâce à elle que nous allons pouvoir introduire (enfin) une économie duale qui reflète la réalité de la vie (mens sana in corpore sanum).

 

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

 

G.B. : Prenez du plaisir à lire ce livre : il raconte notre histoire et commence à dessiner l’histoire possiblement heureuse de nos enfants : nous sortons de la sédentarisation dont le dernier chapitre a été l’ère industrielle. Notre génération a en charge de préparer l’étape suivante en évitant à tout prix de passer par le chaos. Or, il y a urgence : l’effondrement de la classe moyenne nous prépare des drames plus proches et plus terribles que le climat !
Nous nous sommes sédentarisés à la fin d’une période climatique et géologique très dure. Les Hommes voulaient implorer les forces suprêmes pour qu’elles les épargnent. C’est ainsi que nous avons construit des monuments à caractère spirituels de plus hauts (pour se rapprocher des Dieux) et donc long à construire. Le climat devenant plus clément, il a été possible d’organiser une vie sédentaire autour de ces chantiers.
Mais pour les construire, nous avons fabriqué des objets désirables : des outils, des bijoux et des armes et nous avons créé la propriété puis la dette.
Nous nous sommes ensuite concentrés sur la rationalisation de la production de biens et de services visant à satisfaire les besoins primaires des individus.
A la fin du 20ème siècle, nous avons dépassé nos objectifs. Nous pouvons passer à l’étape suivante qui consiste à produire et consommer moins mais mieux afin de se consacrer plus sérieusement au développement du bien commun (la famille, la culture, le savoir et l’innovation, la démocratie et la spiritualité).
Cependant, le modèle de société que nous avons développé jusqu’à présent ne peut pas passer par lui-même à l’étape suivante : celle qui vise à redéployer nos capacités d’initiatives vers le développement du bien commun.
Ce livre fait des propositions et réclame des expérimentations.
Heureusement, les générations montantes ressentent fortement cette évolution. Le consumérisme leur semble une idée du 20ème siècle. Elles cherchent des plaisirs plus durables comme par exemple l’estime de soi, celle que l’on obtient en faisant du bien à la communauté et que la communauté en témoigne de la gratitude. Ce sont elles qui vont faire le job de mutation sociétale, mais nous devons préparer leurs actions.

 

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

 

G.B. : Pour le moment, je suis centrée sur l’accompagnement des think tanks dans l’appropriation de cette notion nouvelle : notre économie va devenir duale :
• Productive et marchande pour continuer à satisfaire les besoins primaires du plus grand nombre,
• Contributive et non marchande pour développer un vivre ensemble de haute qualité afin d’attirer les talents et enraciner les savoirs.
Intégrer ces notions nécessite une évolution profonde de nos institutions, à commencer par notre monnaie.
C’est pourquoi je suis centrée sur l’évolution de notre monnaie.

 

Merci Geneviève Bouché

 

Merci Bertrand

 


Le livre : Economie productive, économie contributive, Geneviève Bouché, ISTE, 2022.