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On a le droit de ne pas souffrir au travail

Dans Ciao les nazes, Séverine Bavon signe une lettre de démission-manifeste contre les absurdités du monde du travail. Un texte incisif qui démonte les discours du bien-être obligatoire et redonne une portée collective aux souffrances vécues en silence.

Bonjour Séverine Bavon, pourquoi avoir écrit ce livre… maintennant ?

Séverine Banon : Ciao les nazes est un manifeste contre les problèmes du monde du travail sous la forme d’une lettre de démission. Sa quatrième de couverture dit simplement : “Veuillez agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mon ras-la-casquette le plus total envers les absurdités du monde du travail”. Le ras-la-casquette, c’est le déclencheur.
Mais, ça n’aura échappé à personne : nous sommes dans une phase de transformation profonde du travail et du rapport au travail. La pandémie a bien sûr changé le format du travail pour nombre d’entre nous, mais elle a eu trois autres effets profonds, et même si on n’a plus envie d’en parler, je trouve essentiel de les rappeler. D’abord, elle nous a confrontés à notre mortalité et à notre rôle, pour beaucoup, de travailleurs “non essentiels”, nous amenant à questionner le sens réel qu’avait l’activité à laquelle on passait le plus de temps chaque jour. Ensuite, elle nous enfermant chez nous, elle nous a mis face aux conditions de vie qu’on acceptait pour pouvoir travailler. Enfin, elle a désossé le travail : les personnes qui ont commencé à télétravailler du jour au lendemain se sont retrouvées mises face au travail sans son théâtre, sans ses à-côtés – de l’ambiance d’entreprise aux avantages en passant par la relation entre collègues – qui suffisaient parfois jusque-là à packager avantageusement un travail dont le contenu n’avait pas toujours d’intérêt.
Alors on s’est alarmé de “grande démission” et de “quiet quitting” face à un mouvement pourtant simple : celui de personnes qui se sont mises à questionner le rôle et la place du travail dans leur vie, et à réaliser qu’il leur en demandait beaucoup sans leur donner toujours assez en échange.
Ajoutons à ça d’autres lames de fond : précarisation du travail, recul de l’âge de la retraite, menace d’être rendus obsolètes par des IA. Nous sommes dans un deuil permanent de la stabilité et de la sécurité que le travail était censé nous offrir, et obligés d’effectuer des remises en question constantes.
Et dans toutes ces transformations, on a beau parler aujourd’hui plus que jamais de burn-out et des effets néfastes du mal-être au travail sur les gens… ils ne font que s’amplifier (selon le Ministère du Travail et des Solidarités, les maladies psychiques d’origine professionnelle étaient en hausse de 25 % en 2023).
Parce qu’il y a eu un contre-Uno : face à une souffrance au travail qu’on ne peut plus ignorer on oppose le langage du happiness management, du bien-être et de l’accomplissement pour renvoyer la balle aux individus. C’est aux individus de voir dans des conditions difficiles “une opportunité de se challenger”. C’est aux individus d’apprendre à gérer leur stress, de faire du yoga, d’être plus résilients. Résultat, alors que les problèmes du monde du travail sont structurels, ses effets néfastes sont vécus dans la solitude, la culpabilité et l’impression que la défaillance vient de soi.
C’est pour dénoncer ce contre-Uno que j’ai écrit ce livre (et que j’écris ma newsletter, CDLT) : pour mettre des mots sur les problèmes individuels qu’on vit tous tout seuls, et montrer qu’ils sont en réalité plus larges que ça.

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

S. B. : Le tournant du livre, vers le milieu, est un chapitre sur la déprime du dimanche soir. C’est un sujet symbolique, parce que la déprime dominicale est à la fois extrêmement répandue et absolument banalisée. C’est un fait de la vie. Pour moi, elle révèle quelque chose de bien plus profond sur notre rapport au travail. Je vous partage un extrait en forme de teaser :
“Mais ce que j’ai compris ce soir-là, ce qui m’est tombé dessus sans prévenir, c’est que dans le tourbillon de la vie, dans le cyclone des ères, des phases et des époques, deux choses sont restées terriblement immuables :
Sept à huit ;
et ma déprime du dimanche soir.
Quelle vie de merde.
Du collège à l’entreprise, de l’adolescence à la vie d’adulte, de l’acné juvénile à… l’acné pas juvénile, j’ai laissé derrière moi mes illusions, mais je n’ai pas oublié d’embarquer ces dimanches mornes, leur grisaille monotone, leur langueur dépressive, leur mélancolie existentielle.
Oh là, attendez. Je vous arrête tout de suite.
Je vous entends : « Eh beh, ça a pas l’air d’aller fort », ou : « Ben c’est ptêt juste le signe qu’il faudrait prendre des vacances» ; mais je vous prie de cesser.
Immédiatement.
C’est vrai que ça ne va pas fort, mais ce n’est pas le sujet. Je ne vous raconte pas cette histoire pour vous tirer des larmes – je sais bien que l’apitoiement n’est pas dans votre fiche de poste. Je ne vous raconte même pas cette histoire pour vous parler de moi.
Parce qu’il ne n’agit pas de moi. Et vous commencez à me connaître, remettre sur les gens la responsabilité d’enjeux plus grands, ça a tendance à me faire partir au quart de tour. Car oui, la déprime du dimanche soir, c’est exactement comme le syndrome de l’imposteur, celui de la bonne élève et compagnie. Ce sont des choses réelles. Pénibles. Douloureuses. MAIS AUSSI BEAUCOUP TROP RÉPANDUES POUR QU’ON PERSISTE À CROIRE QUE CE SONT DES PROBLÈMES INDIVIDUELS.
Monster (en 2015) et LinkedIn (en 2023) ont estimé qu’environ les trois quarts de la population américaine souffrent du blues du dimanche soir. L’OHID (un bureau du ministère de la Santé) au Royaume-Uni estimait en 2022 que 67 % des Britanniques, dont 74 % des 18-24 ans, en étaient victimes. En France, parce qu’on aime vivre dans le déni, on n’a pas d’étude fiable, mais on est évidemment dans les mêmes eaux. Quelque part autour des deux tiers ou des trois quarts.
Purée, mais ÇA VOUS SAUTE PAS AUX YEUX ? L’immense majorité de la population est concernée, mais on persiste à traiter la déprime du dimanche soir comme : 1) un fait de la vie ; 2) un problème personnel. Un truc clairement pas méga-sympa, mais un peu inévitable, et pas bien grave non plus, et même qu’en prime, on peut le traiter à sa propre échelle.
Non seulement le problème est plus vaste, mais il dit beaucoup sur notre société et sur notre rapport au travail.
J’ai eu toute la soirée d’hier pour y réfléchir, et voici où j’en suis.”

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

S. B. : Ce qui est drôle avec les tendances, notamment sur le monde du travail, c’est qu’on peut affirmer tout et son contraire. Littéralement. D’ailleurs, je crois que c’est l’un des symptômes de la période de transition qu’on traverse : on observe des évolutions qui vont exactement dans des directions opposées.
Prenons ma marotte : le temps de travail. On a d’un côté, notamment aux États-Unis, dans un effort désespéré pour courir derrière la Chine en termes de rapidité d’exécution et arriver plus rapidement à l’Intelligence Artificielle Générale, un appel à augmenter la durée de travail, avec de plus en plus de boîtes tech qui adoptent le 996 : de 9h à 21h, 6 jours par semaine. De l’autre côté, en Europe notamment, on expérimente le passage à la semaine de 4 jours, avec des résultats positifs sur des pilotes au Royaume-Uni et au Portugal. Il s’agit donc moins d’une tendance naturelle que d’une évidence : la question du temps de travail pose la question du modèle de société qu’on désire, et nous allons devoir opérer des choix décisifs à ce sujet au niveau politique.
Un autre sujet qui me tient à cœur : l’individualisation du travail. D’un côté, on avance vers toujours plus d’autonomisation des travailleurs et de responsabilisation individuelle, et des études et analyses soulignent que l’organisation flexible du travail et le développement de l’indépendance augmentent l’isolement. De l’autre, toute une culture commune du travail se développe notamment sur les réseaux sociaux à grands coups de memes, de tendances comme le “quiet quitting” (démission silencieuse, apparu en 2022), le “rage quitting” et le “rage applying” (démissionner ou postuler massivement sur un coup de tête, apparus en 2023), de personnes de la Gen Z qui parlent de leur rapport au travail sur TikTok, d’histoires comme celle des 340 personnes qui ont reçu en 2025 le même mail de refus à leur candidature à Toulouse et ont lancé une grande boucle de mails pour se soutenir et même organiser une soirée. On n’en est pas encore à une contre-culture organisée, on est à des milliers de kilomètres de l’action collective, mais d’une certaine façon, une nouvelle forme de conscience commune est en train de se créer, un espace en ligne où l’on peut partager ses problèmes et réfléchir ensemble sur le travail.
Et enfin une dernière, qui m’inquiète un peu. D’un côté on lit à longueur d’articles que les jeunes générations (la Gen Z) sont plus exigeantes et questionnent le rapport au travail, ce qui les rend difficiles à manager et moins fiables. De l’autre, il apparaît de plus en plus qu’un des premiers effets concrets de l’IA sur le travail, c’est la baisse des recrutements sur les profils juniors dans de nombreux domaines, allant de la finance au développement web. Très honnêtement, je ne sais pas quoi en faire ni quoi prédire, si ce n’est probablement, auprès des plus jeunes, une revalorisation de certains métiers, notamment techniques et manuels.

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

S. B. : Je n’aime pas donner de conseils, parce que je trouve qu’on subit suffisamment d’injonctions comme ça, et que le cœur de mon travail, justement, est d’essayer de décharger les individus de la responsabilité injuste qu’on place sur leurs épaules. La seule chose qui m’importe de répéter, encore et encore, c’est : on a le droit de ne pas souffrir au travail. La souffrance au travail n’est pas – bien qu’elle soit souvent packagée ainsi – une preuve de la valeur de ce qu’on accomplit, le signe qu’on se challenge ou qu’on va nécessairement dans la bonne direction. Il n’y a pas de gloire dans la douleur. La souffrance, physique comme psychique est une alerte, elle est grave, et au niveau individuel, la seule chose qu’on peut faire, c’est commencer par décréter qu’elle n’est pas normale. C’est le seul préalable pour réussir, ensuite, à mettre en place les actions nécessaires : se protéger, signaler, et si besoin et possible, s’extraire de la situation.

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

S. B. : Il y a toujours quinze sujets qui me passionnent à la fois sur le monde du travail. En ce moment, en vrac : le corps au travail (même dans les jobs de bureau), le lien entre le travail et l’identité, la crise que vivent ceux qui avaient un job pourtant labellisé “d’avenir” face au développement de l’IA, la réflexion sur ce qu’est réellement le travail (notamment de care, domestique, et la participation à la société) et la façon dont l’IA va nécessairement devoir nous forcer à prendre des décisions sur l’avenir du travail à l’échelle de la société. Ah, et évidemment : pourquoi les notes de frais sont un process aussi infernal dans encore tant d’entreprises.
Merci Séverine Bavon
Merci Bertrand Jouvenot
Le livre : Ciao les nazes: Torpiller son job en 19 étapes, Séverine Bavon, Robert Laffont, 2026.