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Nous finissons par nous épuiser, non par faiblesse, mais par dissonance

À l’occasion de la parution de Une nouvelle voie pour les femmes de pouvoir, Édith Lassiat partage dix années d’observation et d’accompagnement de femmes dirigeantes. Elle explore ce plafond de verre intérieur qui freine leur puissance d’agir, et propose de repenser le pouvoir, l’ambition et la place des femmes aux côtés des hommes.

 

Bonjour Édith Lassiat, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

Édith Lassiat : Une décennie à accompagner des femmes qui montent, poste après poste, vers des responsabilités toujours plus hautes. Et un constat qui s’est imposé au fil des années : leurs difficultés sont à la mesure de leur désir de contribution. Chez elles, l’envie de bouger les lignes, dans l’entreprise et dans le monde, est réelle et profonde. Mais un plafond de verre existe, parfois à l’extérieur, souvent à l’intérieur, qui les empêche d’aller au bout de ce désir.

C’est la somme de ces expériences qui m’a fait comprendre que j’avais quelque chose de précieux à transmettre. Et puis il y a eu cette autre prise de conscience, plus récente : tout ce que j’ai appris auprès des femmes sur leur plafond de verre intérieur, sur cette sensation d’un monde extérieur qui résiste, forme aussi un formidable laboratoire pour accompagner les hommes.

Il y a enfin le moment. Nous traversons une période où le monde a besoin de contributions nouvelles pour répondre à ses enjeux, plus que jamais. Alors quand un éditeur vous propose de rejoindre sa collection, il est hors de question de dire non. Ça donne des ailes.

J’aime écrire, mes newsletters sont suivies, mais elles avancent au fil de l’eau, sujet après sujet, au gré des opportunités. J’avais envie, à l’inverse, de construire une pensée cohérente, capable d’intégrer tout ce que j’ai observé depuis ces années.

Écrire un livre, c’est s’arrêter. S’offrir du temps long. Réfléchir vraiment, pour être au service du lecteur. Lire autrement, découvrir des pensées nouvelles, les croiser avec d’autres dimensions. Ça, je l’ai adoré.

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

É.L. : « Longtemps, j’ai cru que c’était ça, être forte : savoir, prévoir, assurer. Ne jamais lâcher, ne jamais montrer, tenir bon. Nous sommes devenues cette femme qu’on appelle quand tout chancelle, celle dont la lucidité rassure. Une référence. Une meneuse.

Mais ce chemin a un prix.

La charge mentale devient permanente. En silence, elle nous coûte cher et nous coupe de nous-mêmes. Nous finissons par nous épuiser, non par faiblesse, mais par dissonance. Et c’est souvent là, dans ce décalage grandissant, que les premiers signes apparaissent.

Subtils, presque imperceptibles. Un agacement devant les discours creux. Une lassitude face aux jeux de rôles. Rien de spectaculaire, mais un désalignement intérieur qui s’étend lentement, comme une fissure sous le vernis. »

Quelles sont les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

É.L. : Il y a d’abord les tendances masculinistes qui émergent, et elles me préoccupent.

Je suis une femme profondément engagée dans la puissance des femmes aux côtés des hommes, dans une vision paritaire, équilibrée, mature. La guerre des sexes ne doit pas avoir lieu. On sait ce qui se passe quand on déplace un curseur vers un extrême : les forces opposées le déplacent vers l’autre extrême.

Je crois plutôt en une force enracinée, une puissance calme, déterminée, sereine, nourrie de connaissance et de compréhension, qui se construit aux côtés des hommes et non contre eux.

L’autre tendance, c’est un contre-mouvement face à l’intelligence artificielle. Devant sa puissance exponentielle, presque vertigineuse, nous commençons à comprendre qu’il y a des dangers. Et nous voulons reprendre une forme de présence, de compréhension, de maîtrise. Une maîtrise qui garantisse un futur dont l’humain ne sera pas exclus ou esclave mais maître du jeu.

Un seul conseil à un lecteur de cet article ?

É.L. : Garder l’esprit ouvert. S’interroger, se poser les bonnes questions, et revenir au cœur de sa propre matrice : ses valeurs, ce qui le fait se lever le matin, ce qui compte vraiment pour lui.

Et s’autoriser, par la lecture de ce livre, un grand voyage en conscience. Pas une simple lecture. Une traversée, à la fois transformative et culturelle.

En un mot, les prochains sujets qui vous passionneront ?

É.L. : L’intelligence artificielle. Mais pas elle seule : l’arbitrage entre sa part dure, visible, carrée, et notre part à nous, bien plus subtile. Notre intelligence relationnelle, notre capacité créative, notre profondeur, notre intuition.

Comment rester maître de l’IA, et ne pas en devenir l’esclave.

Qu’est-ce qu’une femme doit commencer par désapprendre pour devenir une leader ?

É.L. : La première chose à désapprendre, c’est le doute. Cette petite voix lancinante qui répète qu’on n’est pas assez, qu’on ne peut pas se mettre en avant, qu’on ne peut pas se rendre visible. Qu’il manque quelque chose. Cette fascinante petite voix qui nous amène à procrastiner lorsque de belles opportunités nous sont présentées.

Il y a ensuite tout ce qu’on a fini par croire sur le pouvoir lui-même : qu’il ne serait pas une bonne chose, que l’ambition ne correspondrait pas aux femmes, qu’il serait forcément dur, vertical, masculin, une forme d’emprise à laquelle mieux vaut ne pas toucher.

Désapprendre cela, c’est se réapproprier le pouvoir d’agir, d’être soi-même, de se rendre visible. C’est toute la thématique du livre.

C’est oser réclamer ce que j’appelle la puissance féminine.

Parce qu’effacer le mot pouvoir, c’est s’effacer soi-même, et sans ce mot, impossible de prendre sa place dans le monde.

Merci Édith Lassiat

Merci Bertrand Jouvenot

Le livre : Une nouvelle voie pour les femmes de pouvoir, Édith Lassiat, Diateino, 2026.