La Renaissance ressemble à notre époque : période de transition, de crises économiques, sociales et spirituelles, pandémies. Elle n’en est pas moins devenue le berceau de l’innovation en Europe. Quel est donc le secret des hommes de ce temps ? Que peuvent-ils nous inspirer pour aborder le xxie siècle et ses incertitudes ? Leur imagination, répond Karine Safa dans Pourquoi la Renaissance peut sauver le Monde, un livre inspirant véhiculant la conviction que notre propre Renaissance est toujours à venir.

 

Bonjour Karine Safa, pourquoi avoir écrit ce livre maintenant ?

 

 

Karine Safa : C’est un livre que je porte depuis six ans et qui a été élaboré à partir des conférences que je donne en écoles d’ingénieurs et en entreprises. Le point de départ est un constat : comment se fait-il que les penseurs de la Renaissance témoins de crises au moins aussi importantes que les nôtres aient réussi à en faire des opportunités extraordinaires de créativité et d’innovation ? Comment se fait-il qu’ils aient écrit les plus belles pages de l’humanisme, un humanisme de conquête et d’aventures collectives alors qu’ils étaient comme nous en perte de repères et de fondations, ? Quel était donc leur secret ? L’objectif de ma quête n’était pas seulement historique. Il s’agissait de trouver pour nous aujourd’hui des enseignements solides, des repères de sens qui puissent nous aider à nous projeter, à ouvrir l’avenir alors que celui-ci nous apparaît aujourd’hui bien trop souvent étouffant et anxiogène.

J’ai découvert à travers les grandes œuvres de la Renaissance, philosophiques, artistiques, scientifiques un état d’esprit particulier fait d’un mélange d’audace intellectuelle, de goût du risque, d’envie d’explorer, d’expérimenter de nouveaux mondes. Regardez Thomas More qui, dans l’Angleterre profondément inégalitaire de son époque, va imaginer une société plus égalitaire, fondée sur une expérience de la liberté comme responsabilité collective. L’homme de ce temps-là se découvre avec émerveillement comme un second dieu, capable d’infléchir le cours des choses, d’initier du neuf. Je pense que les hommes de la Renaissance peuvent venir nous chercher au cœur de nos lassitudes et de nos doutes d’hommes modernes pour nous donner un second souffle, en nous rappelant qu’il nous appartient d’imaginer l’avenir de manière désirable pour le faire advenir.

La Renaissance, c’est le temps du rêve fécond, des grandes utopies, alors que notre modernité est trop souvent le temps du doute. La Renaissance est dans une logique de métamorphoses, d’accueil de l’imprévu, de l’inattendu dont elle fait une matière de création. Elle nous rappelle que notre modernité a trop tendance à se raidir sur ses crises, à voir en elles un écueil plutôt qu’une chance d’interrompre nos automatismes et de prendre un nouveau départ.

Je pense qu’il est temps de renouer avec ces géants du passé afin de nous réinventer et amorcer ce temps de grandes transitions écologiques, sociales, économiques, politiques avec confiance et sérénité.

 

 

Une page de votre livre ou un passage qui vous représente le mieux

 

Karine Safa : Ce n’est pas la ciguë̈ qui a tué Socrate, c’est le syllogisme, écrivait Paul Valéry. Cette réflexion résonne comme une mise en garde. Allons-nous entériner l’ère du syllogisme ou, au contraire, laisser l’imagination nous éclairer, puisqu’elle est le « soleil du microcosme », selon la belle formule de Paracelse ? Pour l’homme d’imagination, la crise est toujours un chemin… Si l’on veut l’emprunter, il importe de libérer la pensée vagabonde qui ne tolère aucun cloisonnement, aucune discrimination. Loin des logiciels victimaires qui flattent ceux qui s’en réclament dans une position essentialiste dont les penseurs de la Renaissance avaient déjà perçu le danger.
C’est l’imagination créatrice qui joue ce rôle de garde-fou salutaire et nous maintient dans la catégorie du non finito. Il faudrait méditer sur cette dimension de l’œuvre inachevée. Nos œuvres ne valent que par leur inachèvement, nos actions conquérantes sont celles qui sont capables de bifurquer en permanence, de se remettre en question, nos identités ne valent que dans le déploiement. Tout comme il n’est de pensée véritable qui ne soit échange fraternel, loin des sectarismes contemporains, qui s’empressent de juger et de condamner, se croyant dispensés de réfléchir. Or, nous rappelle Hannah Arendt, la pensée commence là où s’arrête la certitude.
Notre époque justement souffre de trop de certitudes dont nos réseaux sociaux se font la caisse de résonance, enfermant trop souvent les utilisateurs dans une complaisance communautaire. N’ont-ils pas fait leur temps, les procès en sorcellerie et autres formes de justice expéditive ? Faudrait-il allumer encore et encore le bûcher d’un Giordano Bruno ? Ou nous lais- serons-nous au contraire déborder par l’abondance et la richesse du réel ?
N’est-elle pas là, la sagesse de l’inachèvement ?
L’homme lui-même est une œuvre inachevée.
Pour nous qui vivons dans un monde hypertechno- logique, où le numérique devient le principal medium entre nous et le dehors, peut-être est-il venu, le temps de renouer avec la « pensée désintéressée » que Martin Heidegger opposait à la « pensée calculante ». Le danger avec cette dernière, c’est que l’homme ne se pense plus qu’en termes techniques, comme une ressource à exploiter de manière productive. Comme une donnée parmi d’autres.

 

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

Karine Safa : Notre société a été ébranlée dans ses fondations par cette crise d’une violence inouïe qui a eu un impact économique, social et humain terrible.
Par la force des choses, il y a de nouvelles priorités qui se mettent en place, notre échelle de valeurs commence à changer.

Il y a eu cette prise de conscience collective et planétaire de tous nos excès : la mobilité à outrance, la consommation débridée, la course sauvage au profit, les rythmes de production effrénés… Dans le secteur de la mode, par exemple, mais on peut en citer plein d’autres, les directions semblent se positionner en faveur d’une lutte contre la surproduction, contre la surenchère des défilés et les rythmes insoutenables de fabrication.

Par ailleurs, on ne compte plus le nombre de livres qui portent sur la décroissance, la sobriété heureuse, la simplicité volontaire, la société de la frugalité, la frugalité numérique…

Ce sont des signaux faibles dont on peut dire qu’ils tracent déjà l’ébauche d’un monde avenir.

On réalise que le progrès est devenu une machine folle qui s’est trop emballée. Et que si on continue de la sorte, on risque d’aller droit dans le mur. Martin Scorcèse a réalisé un excellent documentaire « Survivre au progrès ». Quel paradoxe dans ce titre ! Le progrès dans lequel nous avions mis tant d’espoir et qui a été le principal ressort de notre modernité, eh bien il s’agit de lui survivre aujourd’hui. On le voit bien, notre civilisation est devenue synonyme de tous les excès, excès qui à terme pourraient menacer l’existence même de l’homme sur terre.

Il y a une prise de conscience nouvelle. On sent qu’il y a une exigence de la part des Français, qui existait auparavant mais qui a été considérablement renforcée par cette crise, d’un monde plus responsable, plus solidaire, en matière d’écologie, de finance, de politique ou même de consommation.
De manière plus générale, c’est notre rapport au monde que nous sommes en train de réinterroger. Et c’est en ce sens qu’on peut dire que ce qu’on a vécu est une opportunité historique de changer nos pratiques que ce soit sur la plan individuel ou dans notre manière de faire du business.

 

 

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

 

Karine Safa : De ne pas participer à la tendance générale qu’on peut observer dans nos sociétés de se crisper sur nos peurs, de les cultiver, de les amplifier. Ces peurs sont souvent imaginaires et bien mauvaises conseillères. Elles peuvent nous servir de prétexte pour ne pas se lancer dans l’action, au sens d’Hannah Arendt, l’action qui est au carrefour de la pluralité et de la natalité. De la pluralité parce que l’action est toujours plurielle, elle relie les hommes et contribue à la construction d’un monde commun. Et de la natalité parce que l’action est la plus haute expression de ma liberté. Par elle, j’initie quelque chose de neuf qui peut changer l’ordre du monde, qui peut faire surgir des foyers de possible.

C’est ce que nous enseignent en tout cas les penseurs de la Renaissance, comme je le montre dans mon livre. Ils ont cette foi en l’homme sans laquelle rien de grand n’est possible. Au creux de leurs crises, ils nous donnent à voir des surgissements créateurs porteurs de beaucoup d’espoir. Espoir en nos capacité de trouver des solutions dès lors que nous nous sentons acculés.

 

 

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

 

Karine Safa : Martin Heidegger considérait que « penser, c’est se limiter à une unique idée qui un jour demeurera comme une étoile au ciel du monde ». Je pense continuer à creuser les sillons de chemins entrouverts. Comment puiser dans l’imagination les figures de l’avenir ? Quels seront les grands récits de demain qui permettront l’émergence d’un monde commun ? Qu’en est-il du courage, compris par les Anciens, comme une certaine idée de la justice, de la vertu ? Ne commence-t-il pas là où les hommes choisissent de résister en retrouvant le sens de leur engagement, de leur mission ? Et ne finit-il pas dans cet exercice mécanique de la raison, quand l’homme accepte de n’être plus qu’un chaînon, un rouage dans un vaste système ?

 

Merci Karine Safa

 

Merci Bertrand

 


Le livre : Pourquoi la Renaissance peut sauver le Monde, Karine Safa, Plon, 2022.