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jouvenot.com

L’Homme n’est pas fait pour vivre dans un monde virtuel

Avec L’Homme démantelé, Baptiste Detombe analyse les conséquences psychologiques, sociales et cognitives de la numérisation massive de nos existences. Il décrypte les mécanismes qui fragilisent l’autonomie individuelle et appelle à une reconquête de notre liberté intérieure face à l’emprise des écrans.

 

Bonjour Baptiste Detombe, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

Baptiste Detombe : J’ai écrit ce livre maintenant car je ne pouvais l’écrire avant. Il faut un minimum de vécu et de temps pour maturer une réflexion structurée. Mais pour autant, c’était le bon calendrier : partout dans le monde des voix s’élèvent contre la numérisation massive des existences. Les conséquences psychologiques, sociales et cognitives du monde numérique sont telles que l’Australie, le Royaume-Uni, le Danemark mais aussi la France légifèrent pour interdire l’accès aux mineurs.

Mon livre est arrivé lors de l’apothéose d’une révélation aujourd’hui évidente : l’Homme n’est pas fait pour vivre dans un monde virtuel. Le contexte technologique contemporain a créé un air progressivement irrespirable. Et j’ai d’autant pu l’écrire que je suis issu de la première génération à avoir vu son adolescence absorbée par des écrans.

Autrement dit, les smartphones et les réseaux sociaux avaient couplé leurs forces pour reconfigurer la jeunesse à la faveur de leurs profits. En bref, mon livre est arrivé au moment où l’on a cessé de croire dans la neutralité de la technique et où son « caractère sacré », pour reprendre les mots du philosophe Jacques Ellul, lui a enfin été retiré.

 

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

B.D. : « Nous fabriquons à la chaîne de grands stressés sociaux, des anxieux chroniques qui vivent constamment dans la peur de déplaire. Non seulement leur appétit de singularité est inhibé, mais en plus ils oublient qu’ils peuvent se distancier de l’altérité. Tous les leviers sont bons pour leur rappeler la conformité ou la non-conformité de leurs comportements et opinions : likes, commentaires, notifications, messages, etc. À une époque où le cerveau est si plastique, ces injections de dopamine par voie numérique ancrent dans l’esprit de ces adultes en devenir un besoin de reconnaissance intarissable, assurance d’un mal-être permanent.

Nous nous retrouvons face au monde sans espace pour nous ressourcer, sans endroit où se retrouver, sans possibilité de relâchement total. L’autre est partout : sur chacun de mes réseaux, dans mes parties de jeux vidéo en ligne, par l’intermédiaire de ma montre connectée… même quand je m’en crois débarrassé, une notification bruyante et lumineuse vient m’assaillir, me rappelant la présence totalitaire de l’altérité.

Cette expérience de l’intrusion collective dans la vie privée est encore très contemporaine, voire juvénile. Peu des plus âgés l’ont vécue, certains commencent à s’y adonner, d’autres même à l’apprécier. C’est une chose plus aisée d’aimer l’intrusion quand l’esprit et le corps déjà sont formés, mûrs et confiants ; cela l’est moins pour l’embryon d’individualité que forme l’adulte en devenir. La jeunesse a ainsi été, très clairement, en première ligne face à la destruction du nid privatif. »

 

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

B.D. : Je crois dans la lassitude croissante face au virtuel. La tendance est déjà en train de se dessiner : le temps passé sur les réseaux sociaux en Europe diminue, tandis que les applications de rencontre sont de plus en plus délaissées. Nous assistons à une véritable reprise en main de notre vie, qui, pour être épanouissante, nécessite la mobilisation de tous les sens et de toutes les facultés humaines, ce que le numérique ne permet pas.

Une autre tendance moins optimiste qui émerge est le fatalisme. J’ai le sentiment que notre environnement social et culturel vient de plus en plus écraser l’individu et lui donner le sentiment de son impuissance. La technique a fini par fabriquer un écosystème social tellement dense que nous nous retrouvons à n’être plus que des fourmis éparses dans une immense fourmilière. Au-delà du règne du système technicien qui nous déborde, il y a aussi la mondialisation des enjeux et des problèmes, qui confine à regarder le monde dériver sans pouvoir agir puissamment.

Une dernière tendance qui me semble importante est le primat de la communication sur l’action, de l’apparence sur l’être. Notre monde assiste à un découplage croissant de la parole et des actes, et cela n’est pas sans lien avec l’impuissance que j’évoquais précédemment. Nous courons derrière des effets d’annonce pour nous donner une illusion de contrôle alors que nous avons perdu toute prise sur notre environnement.

Hannah Arendt avait bien pressenti ce danger de la parole démonétisée : « La puissance n’est actualisée que lorsque la parole et l’acte ne divorcent pas, lorsque les mots ne sont pas vides, ni les actes brutaux, lorsque les mots ne servent pas à voiler les intentions mais à révéler des réalités. » L’air de l’époque est à la parole décrédibilisée par la paralysie de l’action, phénomène qui ne peut générer à terme que des crises politiques et sociales.

 

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

B.D. : Je lui dirais de s’ingénier à cultiver une véritable « écologie de l’esprit », c’est-à-dire de chercher à préserver au mieux sa réflexion critique et sa culture générale afin de faire face au monde qui vient.

Toujours se demander « Pourquoi ? » à la première tendance venue permet d’anticiper les erreurs dans lesquelles la majorité s’engouffre. Sans cette réflexion critique sur le monde qui nous entoure, nous sommes condamnés à la passivité et à une incapacité chronique à prendre du recul.

Un seul objectif doit nous habiter : refuser l’existence sur le mode du « on », pour reprendre Heidegger. Nous souffrons la plupart du temps de l’acceptation d’un vécu passif, qui nous rend esclaves de notre environnement. Lever la tête passe par l’acceptation du ralentissement, de la pause.

Prendre quelques minutes dans une activité qui impose la lenteur — la lecture, la prière, la méditation, la promenade — est un moyen essentiel d’ouvrir la conscience à sa propre existence.

 

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

B.D. : Très clairement, j’aimerais écrire sur les sujets relationnels. Le lien humain n’a jamais été autant menacé que par l’emprise croissante des écrans sur nos vies.

Tant en matière de démographie, que de bien-être psycho-social ou de dérive nihiliste, la restauration de la relation humaine apparaît comme la solution adaptée. Seulement, pour la retrouver pleinement, il va falloir comprendre pleinement pourquoi la Tech a décidé de la saboter, c’est ce que je vais m’amuser à vous montrer très bientôt.

 

Merci Baptiste Detombe

 

Merci Bertrand Jouvenot

 

Le livre : L’Homme démantelé, Baptiste Detombe, Artège Éditions, 2025.