L’homme-interface : comment nous avons cessé d’habiter le monde pour mieux l’enregistrer
Nous n’avons plus de corps, nous ne faisons plus corps ensemble, réduits au rôle d’interface entre une réalité extérieure que nous captons sans relâche grâce aux technologies et un monde intérieur qui disparaît.
Il y a quelques décennies encore, vivre consistait essentiellement à habiter un lieu, partager une conversation, contempler un paysage ou laisser le silence accompagner une pensée.¹ Les technologies existaient déjà, mais elles demeuraient des instruments.² Elles nous permettaient d’agir sur le monde ; elles ne constituaient pas encore le milieu à travers lequel nous le percevions.³
Cette situation s’est profondément inversée. Nous n’utilisons plus seulement des technologies : nous habitons désormais un environnement numérique permanent.⁴ Le smartphone, la montre connectée, les écouteurs intelligents, les caméras embarquées, les lunettes capables d’enregistrer ce que nous voyons, les assistants conversationnels et, plus récemment, les intelligences artificielles génératives forment une couche invisible qui s’interpose continuellement entre nous et le réel.⁵
Jamais l’humanité n’a autant observé le monde.⁶ Jamais elle n’a autant produit d’images, de vidéos, de commentaires, de géolocalisations ou de traces numériques.⁷ Chaque instant tend à devenir une donnée potentielle.⁸ Notre époque ne vit plus seulement les événements : elle les documente.⁹
Cette évolution paraît d’abord constituer un immense progrès. Photographier un coucher de soleil, enregistrer un concert, partager un repas ou conserver les premiers pas d’un enfant sont autant de façons d’étendre notre mémoire et de prolonger notre présence au monde.¹⁰
Pourtant, cette accumulation soulève un paradoxe. Plus notre capacité à enregistrer la réalité augmente, plus nombreux sont les chercheurs qui observent une diminution de notre capacité à l’habiter pleinement.¹¹
La psychologue Sherry Turkle, professeure au MIT, fut l’une des premières à décrire cette contradiction.¹² Dans Alone Together, elle montre que les technologies censées renforcer nos liens peuvent simultanément réduire la qualité de notre présence aux autres.¹³ Nous sommes connectés en permanence, mais de moins en moins disponibles.¹⁴ Nous sommes entourés d’informations, mais rarement entièrement présents à ce qui se déroule devant nous.¹⁵
Ce phénomène dépasse largement la seule question des écrans. Les sciences cognitives parlent désormais de cognitive offloading, c’est-à-dire de la délégation croissante de certaines fonctions mentales aux technologies : mémoriser un rendez-vous, retrouver un itinéraire, écrire un texte, résoudre un problème ou prendre une décision.¹⁶
Parallèlement, une autre évolution apparaît : nous ne déléguons plus seulement notre mémoire ou nos calculs. Nous commençons également à externaliser certaines dimensions de notre vie affective.¹⁷ Les robots sociaux, les IA conversationnelles, les compagnons virtuels et les assistants empathiques ne promettent plus uniquement de répondre à nos questions ; ils ambitionnent de répondre à nos émotions.¹⁸
Ainsi se dessine un mouvement plus profond que la simple révolution numérique. Pendant que notre attention se projette toujours davantage vers l’extérieur, notre intériorité semble progressivement se contracter. Nous accumulons des informations sur le monde au moment même où nous perdons l’habitude de nous écouter nous-mêmes.⁸
Le sociologue Hartmut Rosa décrit cette dynamique comme l’une des conséquences de l’accélération permanente des sociétés modernes : plus tout s’accélère, plus il devient difficile d’entrer dans une véritable relation avec le monde. Celui-ci cesse d’être rencontré ; il devient un flux qu’il faut traiter.⁹
Dès lors, la question centrale n’est plus celle de la technologie elle-même. Elle est anthropologique.
Comment une civilisation capable d’enregistrer chaque instant du monde peut-elle simultanément perdre sa capacité à l’habiter intérieurement ?
Et si le véritable bouleversement du XXIᵉ siècle n’était pas l’intelligence artificielle, mais la transformation progressive de l’être humain en simple interface entre un extérieur saturé de données et un intérieur qui, peu à peu, se tait ?
Références
1. Hannah ARENDT, La Condition de l’homme moderne, trad. Georges Fradier, Paris, Calmann-Lévy, 1961.
2. Gilbert SIMONDON, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, 1958.
3. Maurice MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945.
4. Dominique CARDON, Culture numérique, Paris, Presses de Sciences Po, 2019.
5. Marshall McLUHAN, Understanding Media: The Extensions of Man, New York, McGraw-Hill, 1964.
6. José VAN DIJCK, The Culture of Connectivity: A Critical History of Social Media, Oxford University Press, 2013.
7. Eric TOPOL, The Creative Destruction of Medicine, New York, Basic Books, 2012.
8. Viktor MAYER-SCHÖNBERGER et Kenneth CUKIER, Big Data: A Revolution That Will Transform How We Live, Work, and Think, London, John Murray, 2013.
9. Lev MANOVICH, The Language of New Media, Cambridge (MA), MIT Press, 2001.
10. Andy CLARK, Supersizing the Mind: Embodiment, Action, and Cognitive Extension, Oxford University Press, 2008.
11. Gloria MARK, Attention Span, Hanover Square Press, 2023.
12. Sherry TURKLE, Alone Together: Why We Expect More from Technology and Less from Technology, New York, Basic Books, 2011.
13. Ibid., chap. 8.
14. Sherry TURKLE, Reclaiming Conversation: The Power of Talk in a Digital Age, New York, Penguin Press, 2015.
15. Jean TWENGE, iGen, New York, Atria Books, 2017.
16. Evan F. RISKO et Sam J. GILBERT, « Cognitive Offloading », Trends in Cognitive Sciences, vol. 20, n° 9, 2016, p. 676-688.
17. Andy CLARK et David J. CHALMERS, « The Extended Mind », Analysis, vol. 58, n° 1, 1998, p. 7-19.
18. Comité consultatif d’éthique du CNRS, La recherche publique doit jouer un rôle de vigie sur l’utilisation des robots sociaux, avis, 2024.