Si l’imprévisible est devenu le seul horizon des entreprises, le gagnant sera celui ou celle qui ne se laisse pas submerger par l’incertitude et qui sait diriger quelles que soient les circonstances. C’est ce que sont parvenus à faire les Huawei, Alibaba, Tencent, Xiaomi, Haier… ces entreprises qui ont converti la Chine à la société de consommation, conquis une part du marché mondial et sont devenues les champions de la high-tech et ce, malgré des aléas économiques, sociaux et politiques. Aldo Spaanjaars et Sandrine Zerbib explorent leurs stratégies et révèlent les tactiques indispensables aux leaders de demain dans le livre Dragon Tactics. Interview.

 

 

Bonjour Sandrine Zerbib, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

Sandrine Zerbib : Le déclencheur final de l’écriture du livre a été l’annonce par Carrefour de la vente de sa filiale chinoise en juin 2019, juste après le retrait de la Chine d’Amazon quelques mois auparavant. Après 2 décennies en Chine, ils jetaient l’éponge et reconnaissaient, l’un comme l’autre, qu’ils n’étaient plus capables de faire face à la concurrence locale. A l’occasion d’un déjeuner, Aldo et moi avons partagé nos réflexions sur ces évènements et décidé d’écrire ce livre.

Mais la route de Dragon Tactics avait commencé avec nos propres premiers pas en Chine, il y a de nombreuses années. J’ai eu très tôt affaire avec les entrepreneurs locaux – clients, fournisseurs … Et je ne cessais de me poser des questions.

Avec mes connaissances initiales, et rétrospectivement limitées, j’ai, comme tant d’autres avant et après moi, d’abord jugé les entreprises locales comme n’étant pas tout à fait à niveau professionnellement. Et pourtant, dès ces premiers jours, et en particulier au cours des 10 à 12 dernières années, les entrepreneurs chinois ont transformé beaucoup de ce qui apparaissait comme des défauts en atouts et ont développé une toute nouvelle façon de faire des affaires, qui est l’un des facteurs clés de la réussite de la Chine d’aujourd’hui.

 

 

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

S.Z. : Une des pages de la fin (p243) – qui, dans une section appelée « Être tenace et rester flexible », résume à mes yeux l’essence même de l’esprit d’entreprise.

« Jack Ma, un ancien prof d’anglais, a révolutionné la distribution en moins de vingt ans avec Alibaba ; Ren Zhengfei a fait de Huawei, l’entreprise qu’il a fondée, le leader mondial de la 5G ; Zhang Ruimin, a transformé Haier en puissance mondiale de l’électronique grand public ; plus récemment, Lei Jun, avec Xiaomi, est parvenu à rivaliser avec Apple en quelques années… Dans l’univers entrepreneurial chinois, ces exemples ont pour trait commun l’alliance d’une remarquable ténacité et d’une flexibilité exceptionnelle, mises au service du sens des opportunités.

Il s’agit là de noms déjà connus en Occident, mais des millions d’autres entrepreneurs chinois sont animés par ce même esprit. L’avenir ressemblera à ce qu’ils en feront, aucune difficulté ne pourrait les faire renoncer à s’y tailler une place.

Leur parcours illustre ce que l’entrepreneuriat a de mieux à offrir : une volonté sans faille de s’adapter ou de périr, une résilience obstinée, des ressources inépuisables d’optimisme face aux revers de fortune, une vision bien définie de l’avenir qui échappe à beaucoup, combinée à la capacité de convertir les opportunités en réalités et d’obtenir des résultats.

Beaucoup de nos entreprises ont grandi démesurément, souvent par le biais de fusions et d’acquisitions. Elles ont perdu au passage leur âme entrepreneuriale. Peut-on rêver, qu’au prix d’efforts réels, elles retrouvent la flamme de leurs fondateurs ? Elles en ont un besoin urgent pour affronter l’incertitude des temps numériques qui s’annoncent.

Le monde qui nous entoure change à un rythme sans précédent. À l’échéance de la décennie, l’univers de l’entreprise sera méconnaissable. Chacune d’entre elles est condamnée à suivre le mouvement ou à sombrer dans l’obscurité. Chacune doit acquérir les capacités nécessaires pour gagner en flexibilité, prendre davantage de risques et devenir plus innovante.

Il faut maintenant apprendre à prospérer dans l’incertitude. L’enjeu est simple : s’adapter ou mourir. Puissent les tactiques du dragon vous servir de guide ! »

 

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

S.Z. : Nous sommes confrontés à des chocs majeurs tels que le réchauffement climatique, le coût de l’énergie, l’accès aux matières premières et aux technologies et les tensions internationales.
Par ailleurs, le monde a profondément changé et nous sommes désormais entrés dans l’âge du machine learning, de la data, des cycles de marques de plus en plus courts, des consommateurs girouettes, sous influence des media sociaux.
Pour preuve, ces derniers 24 à 36 mois, certaines entreprises ont dû faire face à des fluctuations mensuelles de volume de l’ordre de 30 à 40 % dans des activités plutôt habituées à des variations comprises entre 3 et 4 % : il est désormais urgent d’apprendre à gérer dans l’incertitude, et dans ce domaine, les entrepreneurs privés chinois, abonnés qu’ils sont depuis quarante ans aux profondes incertitudes tant politiques, réglementaires, que commerciales dans leur pays, sont un champ d’observation particulièrement riche pour les entreprises occidentales.

Les approches gagnantes qu’ils nous inspirent seront :
– la capacité d’observation, s’appuyant elle-même sur la data pour permettre de s’adapter constamment à un environnement changeant. Alors que dans la philosophie occidentale, l’important est de bien penser, pour les Chinois, l’important est de bien observer. Cela donne une capacité inouïe à observer le marché, les circonstances et à saisir les opportunités. Les entreprises chinoises savent détecter très rapidement la moindre inflexion dans les goûts des consommateurs et immédiatement s’y adapter.
Quand on sait faire ça, la data vous ouvre des possibilités infinies et les entrepreneurs chinois l’ont bien compris. Eg Shein. Cette faculté d’observation combinée à l’adaptabilité a donné lieu à une véritable obsession de l’innovation : on lance des nouveaux produits constamment, même s’ils sont imparfaits afin de laisser plus de place à l’amélioration incrémentale, quand l’Occident préfère l’innovation de rupture.
– la capacité à formuler une vision : ce qui compte, ce n’est pas la « stratégie » ou le plan à moyen terme, mais la vision à long terme, incarnée par un leader fort et inspirant. Il y a de multiples façons de parvenir à cette vision et il ne faut surtout pas s’enfermer dans les rigidités d’un plan, mais au contraire, s’attacher à saisir les opportunités grâce à une adaptabilité et une flexibilité à l’opposé de nos stratégies rigides fondées sur les compétences.

– la capacité d’exécution : privilégiant une fois encore agilité et rapidité plutôt que la recherche de la perfection. Alors qu’en occident, et surtout parmi les entreprises américaines tout est process, en Chine, ce qu’on observe, c’est un pragmatisme beaucoup plus marqué dans l’exécution. Ce qui explique l’implication forte du dirigeant d’entreprise dans l’exécution, grâce au maintien d’un contact très étroit avec le terrain et les employés qui y travaillent.

– Le développement, autour de l’organisation de base, d’écosystèmes – un réseau dynamique d’entités dont les interactions créent et échangent de la valeur – qui favorisent l’agilité, un accès décuplé à un vaste éventail de ressources et de talents et assurent une plus grande tolérance au risque et des niveaux d’investissement plus faibles. Avec l’essor des plateformes numériques, les frontières organisationnelles tendent à s’estomper. Il s’agit de penser en termes de partenariats et non d’actifs.

 

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

S.Z. : En ces temps de China bashing et de vision étroite d’un pays d’1 ,4 milliards habitants qu’on résume à son seul président Xi Jinping, on a tendance adopter une attitude négative vis-à-vis de la Chine, des chinois et de tout ce que ce pays a produit. Je souhaite dire à tous : ne jetez pas le bébé avec l’eau du bain. La Chine est un pays immense, dotée d’une très longue histoire et d’une culture très riche. Regardez au-delà du parti et de son chef. Il y a tant à découvrir et à apprendre.

 

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

S.Z. : Au fond, c’est le même sujet, regardé sous un angle différent, à savoir, les profondes transformations du monde de l’entreprise et du travail auxquelles nous allons assister et qui s’accélèrent à une vitesse vertigineuse sous la poussée de la digitalisation, de l’intelligence artificielle, des nouvelles mentalités des jeunes générations, de l’expérience de l’épidémie de COVID. Que sera l’entreprise de demain ? Comment les grandes entreprises vont-elles devoir évoluer ? Sauront-elles s’inspirer des entrepreneurs, en se libérant de certains modèles de pensée et de fonctionnement ?

 

Merci Sandrine Zerbib

 

Merci Bertrand

 

Le livre : Dragon Tactics, les Tactiques des Entrepreneurs Chinois pour mieux Diriger dans l’Incertitude, Sandrine Zerbib, Aldo Saanjaars, Dunod, 2022.