L’avenir n’est pas écrit, il est le résultat de nos choix
Alors que l’intelligence artificielle s’impose dans nos vies, Laurent Darmon explore dans Dataïsme (Éditions Rémanence) les grands récits qui façonnent notre époque. Un livre pour comprendre ce qui nous arrive… avant de choisir ce que nous voulons devenir.
Bonjour Laurent Darmon, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?
Laurent Darmon : Nous vivons un moment de bascule, accéléré par l’émergence spectaculaire de l’intelligence artificielle. J’observe que face à cette transformation, beaucoup ont du mal à comprendre la société actuelle. Le débat est souvent polarisé entre trois visions qui me semblent toutes insatisfaisantes.
Il y a d’abord celle des nostalgiques, qui constatent que le monde disparaît sans s’y reconnaître. Il y a celle des déclinistes, qui s’affolent en extrapolant nos excès pour proposer une alternative souvent peu engageante. Et enfin, il y a celle des technophiles qui semblent adhérer sans filtre à la vision des GAFAM de réduire l’humain à une simple donnée dans la « guerre de l’attention ».
J’ai voulu écrire ce livre pour proposer une alternative dépassionnée. Mon objectif n’est pas de critiquer le présent ou de subir le futur, mais d’abord de comprendre ce nouveau paradigme, le dataïsme. Ce n’est qu’en comprenant ses règles que nous pourrons, individuellement et collectivement, agir et faire des choix éclairés pour éviter que le post-humanisme ne devienne un anti-humanisme radical.
Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?
L.D. : C’est toujours difficile de choisir un seul passage ! Mais si je devais en retenir un, ce serait sans doute la section où j’explore « Quatre scénarios pour demain ».
J’y prends le risque de la prospective, car je suis convaincu qu’il n’y a pas de déterminisme technologique. Pour illustrer cela, j’utilise quatre films de science-fiction bien connus — Her, Wall-E, Blade Runner et Time Out — comme modèles pour dessiner une matrice de futurs possibles.
Ces scénarios dépendent de deux grands axes : l’impact de l’IA sur l’emploi (plein emploi ou chômage de masse) et notre appétence pour la « société des émotions » (si elle s’amplifie ou, au contraire, si nous nous en lassons). Ce passage me représente bien, car il illustre l’idée centrale du livre : l’avenir n’est pas écrit, il n’est que le résultat des choix cruciaux que nous avons à faire dès aujourd’hui.
Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?
L.D. : La tendance la plus structurante, c’est l’accès quasi-gratuit à une intelligence (artificielle) de plus en plus performante. Mais la conséquence à laquelle je crois le plus, c’est que cela peut massivement accroître les inégalités.
Nous allons voir se dessiner un fossé immense entre deux types d’utilisateurs.
D’un côté, ceux qui utiliseront l’IA passivement, un peu comme une télévision améliorée, pour s’enfermer dans le divertissement et la recherche d’émotions immédiates.
De l’autre, ceux qui utiliseront l’IA comme un effet de levier pour augmenter leurs capacités, apprendre plus vite, démultiplier leur productivité et leur créativité.
On l’observe déjà très bien chez les étudiants : certains ont vu ChatGPT comme une opportunité de ne plus faire leurs devoirs, d’autres comme un tuteur personnel pour apprendre plus rapidement. C’est un véritable enjeu de société, car l’école, dont la mission est d’assurer l’égalité des chances, pourrait devenir malgré elle le premier lieu de ce nouveau fossé cognitif.
Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?
L.D. : Mon conseil serait de rester conscient de notre « choix de la fiction ».
Nous entrons dans une ère de confusion majeure entre le vrai, le faux et le vraisemblable. Le danger, ce n’est pas seulement la technologie, c’est que notre propre cerveau nous ment en permanence, via nos biais cognitifs, nos émotions et ce que les psychologues appellent le « bruit ». Nous sommes souvent le narrateur de notre réalité, bien plus que son spectateur objectif.
Les algorithmes, conçus pour nous donner satisfaction, exploitent cela à merveille. Ils nous enferment dans des « bulles de filtres » qui confirment ce que nous croyons déjà. Le risque est immense : en nous abandonnant passivement à ces algorithmes pour notre confort quotidien, nous abandonnons chaque jour un peu plus notre libre-arbitre.
Mon conseil est donc : gardez le contrôle. Prenez conscience de cette immersion dans le virtuel et faites des choix actifs pour conserver votre esprit critique, diversifier vos sources et décider pourquoi vous cédez, ou non, à la machine.
En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?
L.D. : Si je ne devais en choisir qu’un : la robotique.
Je pense que la robotique dopée à l’intelligence artificielle est le prochain grand sujet. L’IA générative a révolutionné l’immatériel : le texte, l’image, le code. La prochaine étape, c’est de connecter massivement cette intelligence au monde physique.
Quand l’IA pourra non seulement raisonner mais aussi agir physiquement dans notre environnement (que ce soit dans l’industrie, les services à la personne, la logistique ou la médecine), cela ouvrira un challenge immense et totalement nouveau pour notre économie, nos relations sociales et, bien sûr, nos choix politiques.
Merci Laurent Darmon
Merci Bertrand Jouvenot
Le livre : Dataïsme, Laurent Darmon, Éditions Rémanence, 2025.