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La machine bouleverse notre perception de la beauté

Avec La beauté sous algorithmes (FYP éditions), Hugues Dufour explore les bouleversements esthétiques, culturels et politiques provoqués par l’IA générative. Entre philosophie du langage, histoire de l’art et critique de la Silicon Valley, l’auteur interroge notre rapport à la perfection algorithmique et à la pensée humaine.

Bonjour Hugues Dufour, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

H.D. : Il n’y a aucune raison évidente. C’est mon quatrième livre. Je suis assez obsédé par les questions qui touchent au langage. Un an avant la sortie de chatGPT, dont la fonction est d’industrialiser le langage naturel, je me posais cette question, finalement assez ancienne, mais qui n’a jamais reçu de réponse satisfaisante : la pensée est-elle entièrement soluble dans le langage ?Dans L’art face à l’IA, j’avais développé le concept de pensée ergonomique, sensé forger un langage fluide et toujours efficient. Et Bim ! chatGPT sort, et la pensée ergonomique devient une réalité tangible. On peut dire que j’étais soulagé : j’avais trouvé LA réponse à ma question.
Et puis les problèmes ont commencé. Pas seulement pour moi. Mais aussi pour tous ceux qui voyaient l’irruption de l’IA générative comme une quatrième blessure narcissique, un danger pour leur monopole intellectuel. Et puis les vrais détenteurs de monopole, les créateurs d’IA, ceux-là ont commencé à nous dire : finalement, on va en profiter pour automatiser tous vos métiers. Ça va être cool, fini le tripalium. Alors là, on n’est plus dans la pensée ergonomique, mais dans la pensée totalisante (si on est un doomer), ou systémique (si l’on est un bloomer).Alors j’ai douté. Et j’ai écrit La beauté sous algorithmes.
Vous pourriez vous demander : pourquoi toujours choisir l’art pour parler d’IA ?Je vous répondrais : depuis l’époque romantique, fille de la première révolution industrielle, les questions politiques sont devenues des questions esthétiques. La réciproque est vraie.
Votre IA générative préférée pourra vous en faire la démonstration (j’ai testé, c’est brillant).
Et si le monde du travail est profondément impacté par une révolution du langage, alors l’IA générative devient un problème politique. Donc esthétique. Il faut casser cette réciprocité délétère. L’idéologie n’a rien à faire dans l’art. Et l’art n’a rien à faire dans l’idéologie (Wagner, si tu m’entends ?)Comment réaliser, enfin, cette rupture ?
L’IA générative restera muette à ce sujet. Donc inutile de lui demander une solution cette fois-ci (j’ai testé, c’est nul).
Il y a un truc qui nous manque : la profondeur historique. La Silicon Valley nous plonge dans un présent perpétuel. On navigue sans port ni attache. Notre objectif commun est-il de sortir de l’histoire ? Si oui, allons-y. Mais en beauté ! Et avec panache (Cyrano, si tu m’entends ?)

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

H.D. : Voici, page 200 :
« L’omniprésence d’objets industriels dans nos vies nous a depuis longtemps habitué à ce que les réalisations de la machine soient parfaites. L’artisanat n’a pas disparu pour autant, mais il est aujourd’hui perçu au pire comme une curiosité, au mieux comme un vestige d’anciens savoir-faire à conserver. Cependant, la machine est généralement plus rapide et plus fiable dans ses processus de fabrication. Aujourd’hui, cette maitrise technique est appliquée aux domaines intellectuels et artistiques, et nous ne pouvons pas supporter qu’une machine ne produise pas de façon parfaite ce qu’on lui demande. Grâce à l’IA générative, la perfection esthétique revient au cœur des débats culturels. Si la machine s’écarte de cet idéal de beauté, alors ses productions nous paraissent immédiatement monstrueuses. Elles nous font plonger tout au fond de l’uncanny valley, ou vallée de l’étrange en français. Ce concept fait référence au trouble qui nous assaille lorsque nous découvrons des imperfections au cœur des simulations de la machine. Plus celles-ci sont réalistes, plus les défauts apparents sont perçus comme étranges et inquiétants. Freud aurait volontiers parlé d’inquiétante étrangeté. Nous sommes donc instinctivement très exigeants envers les productions de la machine mais beaucoup plus indulgents lorsqu’il s’agit de nous confronter aux œuvres humaines. Nous acceptons aisément les imperfections de la nature humaine, mais nous sommes scandalisés par celles de la machine. »
Sommes-nous assez mûrs pour placer la perfection sous perfusion algorithmique ?

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

H.D. : Je ne crois qu’au temps long. Et à la patience du travail élaboré dans la durée. J’aime ce qui est hors champ, et qui advient comme un surgissement. Nous sommes aujourd’hui trop près du cadre pour saisir ce hors champ.

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

H.D. : Traiter avec sérieux les choses légères et avec légèreté les choses sérieuses. Nietzsche le dit mieux : « Il faut être superficiel par profondeur ». Il nous parlait des grecs… L’esprit de sérieux est un immense bac à sable ludique.

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

H.D. : Toujours les mêmes. Pas de dispersion. Pas de dissipation d’énergie. Ma question initiale n’a toujours pas été résolue, en fait. Elle doit juste être reformulée : quand la machine capture le langage, comment penser à nouveau ?J’ai une autre solution. Peut-être la bonne, et cette fois ancrée dans le réel, pas dans le commentaire. Affaire à suivre. Rendez-vous dans quelques mois… 😉
Merci Hugues Dufour
Merci Bertrand Jouvenot
Le livre : La beauté sous algorithmes, Hugues Dufour, FYP éditions, 2024.