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Je préfère déplaire debout que plaire à genoux

Dans Je suis vieux et je vous emmerde, Jean-Jacques Richard démonte les mécanismes invisibles de l’âgisme au travail. Entre expérience personnelle et analyse lucide, il donne une voix à ceux que le système écarte silencieusement.

Bonjour Jean-Jacques Richard, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

Jean-Jacques Richard : J’ai écrit ce livre maintenant parce qu’à un moment très précis, le réel m’a rattrapé de plein fouet. Il y a pratiquement 4 ans à 55 ans, j’ai découvert quelque chose que je n’avais jamais vraiment regardé en face jusque-là qui est que sur le marché du travail, on peut devenir invisible presque du jour au lendemain. Des candidatures envoyées, des mois de silence, aucune réponse, pas même un signe de politesse. Et, peu à peu, une réalité brutale m’a littéralement étranglée, car ce n’était ni mon parcours, ni mon engagement, ni mes compétences qui étaient en cause, mais simplement mon âge.
À ce moment-là, j’aurais pu me taire et avaler cette humiliation et faire semblant de ne pas comprendre. J’ai choisi l’inverse. Un jour en fin de journée, j’ai publié sur LinkedIn un texte qui commençait par ces mots : « Je suis vieux et je vous emmerde. » Ce post a agi comme une déflagration. Il a été vu des centaines de milliers de fois et, surtout, il a déclenché quelque chose de beaucoup plus important que le simple bruit des réseaux sociaux et cette chose a été une prise de parole collective. Des milliers de femmes et d’hommes m’ont écrit, ont commenté, ont raconté leurs propres blessures, leurs propres silences et leur propre mise à l’écart.
D’autres posts ont suivi. Et, à chaque fois, la même lame de fond revenait. Derrière ce que certains prenaient pour une provocation de ma part, il y avait en réalité une vérité que beaucoup vivaient sans parvenir à la formuler. J’ai alors compris que je n’étais pas un cas isolé et que mon histoire n’était qu’une porte d’entrée dans une réalité beaucoup plus vaste et aussi beaucoup plus violente. Ce livre est né de là. Il est né du choc, bien sûr, mais aussi de l’écho.
J’ai écrit ce livre parce qu’il arrivait un moment où il ne suffisait plus de faire des posts sur LinkedIn, il fallait réagir et dénoncer haut et fort cette situation. Il fallait que je franchisse un cap et que je mette des mots, de la chair, des visages et de la vérité sur une mécanique d’exclusion que notre société préfère souvent ne pas regarder en face.

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

J.-J. R. : Le passage qui me représente sans doute le mieux est celui-ci, et plus particulièrement cette phrase : « je préfère déplaire debout que plaire à genoux ».
« Je vous emmerde parce que je refuse de me taire comme un vieux que l’on range sur une étagère. J’ai toujours refusé de baisser les yeux et jusqu’à mon dernier souffle, cela sera ainsi. Je refuse d’être réduit à un âge, à une statistique, à une ligne dans un tableur Excel.
J’ai pris conscience très tôt qu’il était absolument impossible de plaire à tout le monde. Par conséquent, j’ai fait un choix simple : je préfère déplaire debout que plaire à genoux.
Cela fait bien longtemps que j’ai compris que les applaudissements sonnent creux comme des vases vides et que la seule reconnaissance qui tienne, c’est celle du miroir le matin. »
Ce passage me ressemble profondément parce qu’il dit à la fois mon refus de me taire, mon refus de baisser les yeux et mon refus d’être réduit à une simple donnée. Avec l’âge, avec l’expérience, avec les chocs aussi, j’ai compris qu’à vouloir plaire à tout le monde, on finit souvent par se trahir soi-même. Cette phrase résume très bien ma manière d’être, ma liberté de ton, mais aussi l’esprit de ce livre tout entier. Il ne s’agit pas seulement d’un coup de colère. Il s’agit d’un refus clair de se renier, de se lisser ou de s’excuser d’exister. Au fond, ce passage dit une chose essentielle : il faut rester debout, fidèle à soi-même.

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

J.-J. R. : J’en vois plusieurs, mais trois me paraissent décisives.
D’abord, je crois au retour du réel. Pendant longtemps, trop d’entreprises ont préféré les discours bien vernis, les mots creux, les process standardisés, les profils parfaitement calibrés. Je crois que cette mécanique arrive à bout de souffle. On redécouvre la valeur du concret, du savoir-faire, de l’expérience accumulée.
Ensuite, je crois profondément à la réconciliation des générations. On a trop opposé les jeunes et les plus âgés, comme s’il fallait choisir entre l’élan et l’expérience. Une société solide, ce sont des générations qui se parlent et avancent ensemble.
Enfin, je crois à une exigence nouvelle face à la place prise par les algorithmes et les outils de tri. On a laissé la technique s’installer comme si elle était neutre. Elle ne l’est pas. Dès qu’on laisse une machine classer des vies, on fabrique une injustice froide et silencieuse. L’un des grands combats sera de remettre l’humain devant la machine.

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

J.-J. R. : Ne vous excusez jamais de ce que vous êtes devenu.
Ne vous excusez ni de votre âge, ni de votre parcours, ni de vos cicatrices. On vit dans une époque qui adore coller des étiquettes. Le piège, c’est de finir par croire à ce regard-là.
Mon conseil : gardez votre ligne et tenez le cap. Refusez de vous laisser définir par un système qui confond souvent vitesse et profondeur, nouveauté et valeur. Ce que vous avez traversé, appris, compris, personne ne peut vous le retirer. C’est cela, votre vraie force.

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

J.-J. R. : La transmission.
Parce qu’au fond, c’est peut-être le vrai cœur de ce livre. Transmettre une expérience, une lucidité, une force de résistance. Transmettre une manière de rester libre dans un monde qui adore normaliser les comportements.
La transmission, ce n’est pas regarder en arrière, mais permettre à d’autres d’aller plus loin, plus vite, et dans de meilleures conditions.
Merci Jean-Jacques Richard
Merci Bertrand Jouvenot
Le livre : Je suis vieux et je vous emmerde, Jean-Jacques Richard, Librinova, 2026.