Reid Hoffman est l’un des hommes d’affaires les plus puissants de la Silicon Valley : investisseur hors pair, il a lancé le réseau social LinkedIn et de nombreuses autres licornes (Facebook, Airbnb, Paypal). Dans son livre Blitzscaling, il révèle certains des secrets qui ont fait son succès. Pour bien comprendre, nous avons interviewé Cécile Fruteau, la traductrice pour l’édition française du livre. Et c’est dans notre série Ils ont traduit, ils ont appris…

 

 

Bonjour Cécile Fruteau, quelles réflexions vous a inspiré ce travail de traduction ?

 

Cécile Fruteau : Il faut bien comprendre que ce travail remonte déjà à plusieurs années. J’avais été choisie pour cette traduction parce que j’avais des notions en économie (j’ai effectué mon doctorat en comportement animal avec une mineure en microéconomie à Tilburg, aux Pays-Bas) et en finance (j’avais aidé à traduire un jeu à destination des entreprises pour apprendre à gérer les différents aspects des chaînes de production).

Cependant, ce n’était que des notions qui ne couvraient que très peu des domaines abordés dans le livre de Hoffman et Yeh. Si j’en saisissais l’intrinsèque moelle en anglais, il me fallait encore trouver les termes adéquats en français et les comprendre de manière suffisamment intime pour éviter les contresens.

Sur les trois mois et demi qui m’avaient été alloués pour effectuer ce travail, j’ai dû passer trois semaines à finaliser une traduction en Urban Fantasy peuplée de descriptions détaillées d’armes, de techniques de combats et de légendes anciennes, puis un bon mois à effectuer mes recherches pour rassembler tout le matériel dont j’avais besoin pour comprendre le vaste univers des start-ups, des scale-ups et autre first-scaleur. Un sacré grand écart. J’ai eu besoin d’acheter de nombreux ouvrages (en anglais et français), lire avec assiduité la masse de matériel assez délirante disponible dans le journal les Échos (un grand merci à eux au passage), suivre certains podcasts, traquer les interviews et pedigree des entrepreneurs cités dans le texte VO ainsi que des cours de professeurs d’école de commerce pour mettre la main sur LE terme, et réunir un petit réseau d’experts pour vérifier mes traductions.

Donc au final, je n’ai pas eu beaucoup de temps pour peaufiner la traduction en elle-même. Il m’a fallu la mettre en place à marche forcée à raison d’une douzaine d’heures de travail par jour pour respecter les délais.

Je garde de cette aventure une impression de course contre la montre qui correspondait assez bien au sujet du livre lui-même. J’ai vraiment eu l’impression de vivre l’expérience de tous ces blitzscaleurs (mais sans licorne pour moi à la fin ! zut.) J’ai beaucoup appris au cours de ce travail, sur le sujet, et sur ce que j’étais capable de faire. Cette traduction était un sacré défi.

 

 

Qu’aimeriez-vous nous apprendre sur l’auteur ?

 

Cécile Fruteau : En fait, il y a deux auteurs dans ce livre et à force de travailler sur chaque ligne (j’effectue en gros trois passes de traduction), je parvenais souvent à savoir qui avait écrit tel ou tel passage. Chris Yeh a un style plus sec et professoral. Il entre dans le vif du sujet et j’ai souvent trouvé qu’il me manquait certains éléments pour comprendre son propos du premier coup. C’est sans doute lui qui m’a demandé le plus de recherche et de contextualisation. Il s’adresse aux initiés, même s’il répète certains points importants assez régulièrement (comme le ferait un professeur, donc). J’imagine que l’avoir en cours avec le bagage qu’il faut doit être véritablement enrichissant.

Reid Hoffman est plus facile à suivre en surface. C’est un conteur. Il nous révèle la petite histoire dans la grande et expose la plupart des concepts de manière claire et vulgarisée. Le livre n’en ai que plus digeste. Ce n’est pas un carnet de recettes, mais une succession de points auxquels il faut tenir compte si on veut se lancer (ou non) dans le blitzscaling. Il a le talent de nous transporter dans son univers et de nous en faire comprendre les divers aspects et enjeux.

Grâce à ces deux auteurs, j’ai la sensation d’être un peu moins bête lorsque j’écoute des chroniques ou billets économiques. Je comprends mieux à quoi sont confrontées les entreprises, l’intelligence (ou la clairvoyance) entrepreneuriale qu’il faut pour établir ou faire évoluer leurs stratégies, et toutes ces petites choses qui me semblaient incompréhensibles, comme la mise sur le marché de produits non finis, certaines inerties, certains services clients inexistants, etc.

 

 

Qu’imaginiez-vous trouver dans ce livre en l’ouvrant pour la première fois ?

 

Cécile Fruteau : En vérité ? Sur le contenu du livre en lui-même, je n’imaginais pas grand-chose. J’avais une vision trop parcellaire du sujet pour en attendre quoi que ce soit. J’espérais simplement être capable d’en fournir une traduction potable. Il est toujours extrêmement difficile de savoir à l’avance si on va véritablement être capable de gérer une traduction ou non, ou du moins, d’en produire la meilleure version possible. Et je craignais de ne pas l’apprécier assez pour tenir sur la durée. Il faut bien comprendre qu’une traduction signifie décortiquer au plus près chaque phrase, reprendre certains passages encore et encore, et lire l’intégralité du manuscrit au moins cinq fois. Quand il m’arrive de détester un ouvrage, il m’est assez compliqué de lui prêter l’attention ou le soin qu’il requiert. Heureusement, le style des auteurs et tout ce que j’ai appris sur cet univers que je connaissais très peu a réussi à m’embarquer dans ce projet.

 

 

Qu’aviez-vous appris en définitive, lorsque vous avez écrit le mot FIN de cette traduction ?

 

Cécile Fruteau : Que je n’ai sans doute pas ce qu’il faut pour devenir le prochain blitzscaleur ! Les risques qu’ils acceptent de prendre au début pour amorcer le blitzscaling me feraient littéralement mourir de stress. Et j’éprouverais sans doute d’énormes difficultés à faire passer mon entreprise d’un stade à l’autre. Si je survivais à l’amorce (les auteurs la comparent quand même au pilotage d’un avion lancé à pleine vitesse mais sur lequel on est toujours en train de construire les ailes), je crois que je ferais partie de ces mauvais élèves incapables de faire évoluer leur entreprise comme il convient alors qu’elle passe d’un stade « famille » dans un garage, à un stade « nation » comprenant plus d’une dizaine de milliers d’employés.

Ce sont sans doute tous ces aspects logistiques qui m’ont le plus fascinée, l’importance de la culture d’entreprise, de lancer un produit inachevé, de trouver la bonne personne pour le bon poste pour le bon stade, les agencements stratégiques et managériaux qui changent du tout au tout selon la taille de l’entreprise, l’évolution des départements de recherche intégrés et ceux qui ont droit à leurs petites règles spéciales… J’ai adoré lire les solutions prises par ceux qui ont réussi, ainsi que les erreurs de ceux qui ont échoué. C’était presque comme dans un thriller où tout semble se jouer en une soirée ou sur un coup de fil.

 

Merci Cécile Fruteau

 

Merci Bertrand

 


Le livre : Blitzcaling ou la croissance éclair : Quand privilégier la vitesse à l’efficacité ?, Reid Hoffman, Chris Yeh, Buchet Chastel, 2022. Traduction de Cécile Fruteau.