Selon de récents sondages, 32 % des salariés s’ennuient au travail. On ne parle pas d’un léger passage à vide, mais de véritables maux du siècle, qui ont pour noms bore-out et brown-out. Mais attention, de l’ennui à la frustration, puis à l’anxiété et à la vraie déprime, le chemin n’est pas long… Heureusement vous n’êtes pas seul(e) pour sortir de cette spirale, comme l’ouvrage de Florence Vertanessian en témoigne, et il existe des solutions. Interview de l’auteur de Bore-out, brown-out, c’est fini.

 

Bonjour Florence Vertanessian, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

Florence Vertanessian : Ce livre « Bore-out, brown-out, c’est fini » paru aux Editions Jouvence correspond à une époque. Il parle d’un nouveau type de souffrance au travail lié à un changement de société. C’est le basculement dans le monde des nouvelles technologies avec tout ce que cela comporte de virtualisation des taches et des hommes, de désincarnation, de déficit de relation humaine, de perte du réel.
Parallèlement au développement des nouvelles technologies, la bureaucratisation accélérée génère depuis quelques années dans les entreprises une strate de postes absurdes qui ne sont plus des métiers mais une succession de tâches à accomplir que l’acteur lui-même a souvent du mal à expliquer. Cela construit une extrême parcellisation du travail et nombre de salariés voit leur métier vidé de leur sens. C’est le fameux phénomène du bullshit job (job à la con). Le travailleur se vit comme le maillon d’une chaîne dont il semble ignorer les tenants et les aboutissants. Et puis, il y a cette fameuse compétitivité et son pendant, l’évaluation permanente. Chacun se doit de travailler en concurrence avec l’autre dans la défiance. L’effritement du vivre ensemble isole chacun dans l’obsession de l’efficacité de sa production, du souci de répondre à l’ordre dans une parfaite exécution.
Autant de vide qui peut plonger le travailleur et ce quelque soit sa position hiérarchique dans un vertige.
Voila, concrêtement, les problèmes évoqués en consultation de sophrologie ou lors des sessions de gestion du stress en entreprise. Et tout cela sur fond de crise écologique, qui fait que chacun se sent pris dans un piège.

 

 

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

 

La perte des valeurs

 

Lorsque vous débarquez dans le monde du travail, en tant que jeune adulte, vous pensez être au clair avec ce que vous en attendez pour vivre heureux dans votre vie en général et dans votre vie professionnelle. Rapidement, vous constatez que la réalité n’a pas toujours de rapport avec ce que vous imaginiez, mais vous essayez de vous adapter. C’est le propre de l’homme de s’accommoder à de nouvelles situations. Ainsi, dans le monde du travail, nous nous autorégulons pour nous ajuster à ce qui est attendu.
Parfois, votre capacité d’adaptation rame. Ce refus d’obstacle qui signale que vous ne respectez pas l’une de vos valeurs, vous force à vous interroger sur ce qui est important pour vous. « Lorsque mon chef m’a demandé, à nouveau, de virer une stagiaire car la direction avait fait une erreur de casting en la recrutant, je n’ai pas pu. Je me suis dit que je ne pouvais plus rester dans cette boite où le management se faisait sous le règne de la terreur. » Témoigne Elise, chef de rubrique au sein d’un magazine.
Lorsque vous exécutez sans mot dire une tâche avec laquelle vous n’êtes pas en phase, vous commencez par faire un petit écart, ensuite vient le grand écart et vous voilà, un jour, écartelé. Vous connaissez cette torture très en vogue en au Moyen-âge ? Le prisonnier était tiré par quatre chevaux et mis en pièce.
Lorsque la colère gronde en vous parce que votre collègue est encore absent et que vous travaillez deux fois plus, lorsque la frustration vous ronge parce que vos talents sont sous-exploités, que vous culpabilisez parce que vous fouettez mentalement vos collaborateurs pour qu’ils avancent plus vite… Vous êtes dans une souffrance tant physique que psychique. Ces émotions de culpabilité, de colère, de frustration ; ce sentiment d’injustice, d’atteinte à votre intégrité et de dégoût ont en commun de vous mettre en contradiction avec vos valeurs.
Nous aurions tendance à confondre nos valeurs et nos besoins : Le besoin c’est ce qui est nécessaire pour vivre, la valeur est un idéal vers lequel nous avançons. Les deux nous sont indispensables.
Par exemple : L’argent ou le travail demeurent pour la plupart d’entre nous des besoins mais ils sont rarement des idéaux, tandis que la liberté est souvent à la fois un besoin et un idéal.
Nous construisons tous un cadre dont les contours posent ce en quoi nous croyons. Les principes de ce qui est important pour que nous nous sentions humain, respectueux de nous-même et respectueux de la société dans laquelle nous avons envie de vivre.
Lorsque nous ne respectons pas certains de nos principes structurants, certaines émotions très désagréables nous le rappellent. Lorsque la colère ou la culpabilité grondent en nous, lorsque notre corps et notre esprit souffrent, tout notre être exprime ce non-respect des valeurs importantes pour nous. Et, lorsque nous dépassons les limites de ce qui est supportable, nous explosons en bore-out ou en brown-out.

 

 

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

Florence Vertanessian : Je pratique le sophrologie en visio consultation depuis des années mais il y avait des réticences. Depuis le confinement, les entreprises, pour la première fois, m’ont demandé d’animer des séances de groupe sur les thèmes tels que « apprendre à gérer son stress » , « retrouver confiance en soi » ou des séances de méditation. A l’usage, on peut constater que les résultats sont vraiment très positifs. Quel gain de temps! pas de déplacement, moins de fatique, moins de pollution.
Je me connecte avec des gens aux quatre coins du monde. Chacun fait sa séance d’où il est, certains sont au bureau, d’autres dans leur canapé. Les participants sont clairement plus détendus, plus réceptifs, on voit bien les visages sur l’écran, les prénoms et les noms s’affichent, pas de masque, pas de distanciation sanitaire. . C’est très positif car la séance est interactive. Chacun s’exprime.
Oui, il y a des limites c’est une évidence. Je dirai que pour 90% du public, la séance en groupe est bénéfique, les 10% qui en profitent moins sont ceux qui ont besoin de plus de proximité.

 

 

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

 

Florence Vertanessian : De se recentrer sur la conscience de soi. De partir dans l’exploration de soi qui commence par l’exploration du corps. Nous sommes d’abord un corps au monde. Comprendre comment vibre notre corps au monde au-delà de nos préjugés nous permet de mieux nous connaitre et de nous accepter.
Prendre la mesure de nous-même dans notre entièreté avec nos défauts et nos qualités nous permet de faire des choix plus en accord avec nous-même. Loin d’être nombriliste, cette démarche de compréhension de soi, ouvre à l’accueil de l’autre.
Si je suis capable de m’explorer, de m’accueillir, je peux accepter l’autre dans ce qu’il est. Il est différent mais même que moi. L’ autre humain, mais égalemement non-humain. En sophrologie la démarche de conscience de soi vise à développer une conscience plus large, une conscience du monde dont je ne peux m’extraire.

 

 

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

 

Florence Vertanessian : La cause des femmes* sous un angle très précis : la problématique de la confiance en soi. L’éducation, les codes genrés, le mimétisme, la tradition, la violence à laquelle les femmes doivent faire face, les frontières auxquelles elles se confrontent ont installé des injonctions réductrices qui empêchent nombre d’entre elles de s’affirmer, de prendre leur place. Des ateliers de sophrologie au féminin pour accompagner les femmes à sortir de l’autolimitation voilà un projet qui me semble aujourd’hui essentiel.

 

 

Merci Florence Vertanessian

 

 

Merc Bertrand

 

*Le Dictionnaire décalé du féminin de Florence Vertanessian de Boissoudy aux Editions La Source vive.

 


Le livre : Bore-out, brown-out, c’est fini, Florence Vertanessian, Editions Jouvence, 2018.