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Ce que l’IA pourrait apprendre… des bâtisseurs du Moyen Âge

Dans le débat contemporain sur l’éthique de l’IA, une voix inattendue s’élève depuis les siècles passés. Celle du manuscrit Régius, un poème didactique du XIVe siècle, considéré comme un livre cardinal par les Compagnons du Tour de France. Derrière son vieux dialecte anglais et ses rimes d’un autre temps, il offre une grille de lecture étonnamment moderne pour penser la gouvernance de l’IA.

 

Ce texte médiéval, destiné aux compagnons bâtisseurs, contient cinq principes qui pourraient utilement inspirer les concepteurs, développeurs et régulateurs d’aujourd’hui.

Transmettre avec éthique

Le manuscrit Régius insiste sur l’importance de transmettre un savoir utile, mais jamais sans discernement : « For it is profitable to know and tell ». Ce principe rejoint une préoccupation majeure du numérique contemporain : comment garantir la transparence sans exposer à des risques ? À qui confier les clés de systèmes aussi puissants que les grands modèles de langage ?

Intégrer la finalité dans l’architecture du code

« That the work be well and truly made », recommande encore le manuscrit. La qualité du travail n’est pas seulement technique : elle repose sur l’intention. En IA, cela pose la question de la finalité. Construire une IA n’est pas un exploit neutre ; c’est un acte porteur de valeurs. Le débat sur les biais algorithmiques, les risques de manipulation ou les usages militaires de l’IA en témoignent.

Favoriser la montée en compétence progressive

Le compagnonnage reposait sur un parcours initiatique : apprendre, pratiquer, puis transmettre. Dans l’univers de l’IA, où le no-code et les interfaces accessibles se démocratisent, il reste crucial d’accompagner les usages par une véritable montée en compétence éthique et critique.

Valoriser la sobriété informationnelle

L’humilité, le silence, la retenue sont des vertus prônées par le manuscrit : « Let not thy tongue be proud or vain ». Dans un monde où l’IA génère du contenu en masse et à la demande, ces recommandations rappellent l’importance de la mesure et de la qualité sur la quantité. Une piste pour contrer l’infobésité croissante.

Consolider une éthique collective

Enfin, le texte souligne l’importance de la fidélité à une communauté de savoir : « And to the Craft always be true ». L’IA, encore souvent perçue comme un champ d’expérimentation individuel ou corporatiste, gagnerait à se structurer davantage autour de pratiques collectives, ouvertes et responsables — comme le font déjà certains projets open source ou initiatives comme l’AI Act européen.

Former une génération d’artisans du code : et si l’initiation à l’IA passait par un Tour de France numérique ?

Et si nous empruntions au compagnonnage plus qu’un cadre éthique ? Et si nous en adoptions aussi la pédagogie ? C’est-à-dire un apprentissage lent, progressif, itinérant et incarné. Apprendre à devenir compagnon, hier comme aujourd’hui, ne se faisait ni en ligne ni en classe. Cela passait par le voyage, la pratique, la rencontre, et surtout par l’humilité devant la matière à transformer.

Nous pourrions imaginer une initiation à l’intelligence artificielle pour les adolescents, structurée en cinq temps :

L’éveil : découverte de l’histoire des outils et des langages, introduction à la logique algorithmique, comme un apprenti qui découvre le bois, la pierre ou le fer. Ni abstraction ni abstractionnisme : un contact direct, sensoriel, avec les systèmes intelligents.

Le compagnonnage numérique : rencontres avec des codeurs, designers, éthiciens, pour comprendre l’IA dans ses usages réels. Loin des clichés de la Silicon Valley, au plus près des métiers. Un véritable tour de France des ateliers du numérique, des fablabs, des tiers-lieux.

La mise en œuvre : apprendre à bâtir un projet avec IA de bout en bout, sous la houlette d’un « maître » : identifier un problème, concevoir une solution, coder, tester, documenter.

L’épreuve du sens : expliquer pourquoi ce projet a été conçu, pour qui, avec quelles limites, et quelle utilité sociale. Ce moment est fondamental : il transforme l’apprentissage technique en démarche responsable.

Le passage du seuil : chaque jeune initie à son tour un plus jeune. Transmettre, enseigner, c’est devenir compagnon à part entière.

Une sagesse ancienne pour une technologie nouvelle

À l’heure où l’IA redéfinit les contours de l’économie, du travail, de la connaissance et de la souveraineté, se tourner vers une sagesse ancestrale peut sembler contre-intuitif. Pourtant, les bâtisseurs médiévaux avaient compris ce que la révolution numérique peine parfois à intégrer : sans gouvernance, la puissance technique vire à l’imprudence. Sans éthique, l’innovation devient un risque.

L’avenir de l’intelligence artificielle ne réside pas seulement dans les laboratoires des Big Tech, mais aussi dans la redécouverte de traditions humaines et artisanales, capables de réconcilier maîtrise technologique et responsabilité morale.