Avis de recherche : le pizzaiolo a disparu. L’IA soupçonnée d’enlèvement.
Avec La Disparition du Pizzaiolo, Rafi Haladjian poursuit sa réflexion sur l’intelligence artificielle, le travail et la création. Le pionnier français de l’Internet interroge la place de l’auteur, du producteur et du consommateur dans un monde où l’IA redéfinit la notion même d’œuvre.
Bonjour Rafi Haladjian, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?
Rafi Haladjian : En écrivant mon livre précédent, je me suis rendu compte qu’écrire des livres ne servait à rien.
J’avais mis six ans à l’écrire et tout ce que je disais devenait obsolète avant même que l’encre ne soit sèche. J’y annonçais l’avènement naturel et inéluctable de l’IA générative. Mais ChatGPT, au lieu d’attendre sagement que mon livre paraisse pour venir confirmer mes prédictions, m’a grillé la politesse et a déferlé sur le monde juste au moment où je terminais d’écrire. Trop tard pour tout refaire. L’écrivain est un Sisyphe pathétique.
Par-dessus le marché, de manière absurde et abusive, j’avais balancé 450 pages avec 1 000 notes de bas de page pour expliquer que les gens ne lisaient plus.
Alors j’ai voulu remettre ça.
Une page de votre livre vous représente particulièrement. Pourquoi ce passage ?
R.H. : Je veux écrire ce qui pourrait être le dernier livre de ma vie, le dernier livre du monde.
Je veux écrire pour me demander à quoi ça sert d’écrire quand le texte pourrait jaillir, instantanément, tout seul et sans moi. Écrire un livre qui se demande ce qu’est un livre. Écrire pour se demander ce que c’est qu’être un Auteur. Écrire pour se demander ce que c’est qu’être un Lecteur.
Au-delà du monde des livres, j’ai voulu observer tous les endroits où l’on produit : les entreprises, les cabinets d’avocats, les médecins, les administrations ou les pizzerias. Toutes ces situations où une organisation mobilise des ressources humaines pour imaginer et produire une œuvre, un produit ou un service destiné à un destinataire.
Ce livre est une déambulation. Il ne cherche pas à imposer des certitudes mais à explorer, à manipuler les idées, à regarder les choses sous tous les angles. Il pose une question simple : si mon livre pouvait désormais s’écrire sans moi, qu’est-ce que cela signifie pour les auteurs, les entreprises, les produits, les services… et finalement pour chacun d’entre nous ?
Quelles sont les tendances émergentes auxquelles vous croyez le plus ?
R.H. : Je crois que nous assistons à une nouvelle étape dans l’histoire de l’empowerment du consommateur. Le centre de gravité est en train de basculer du producteur vers le destinataire.
Internet avait démocratisé la publication. L’IA démocratise désormais l’algorithme lui-même. Nous n’aurons plus seulement le pouvoir de produire des contenus, mais aussi celui de créer les outils qui les organisent, les personnalisent et les interprètent selon nos propres besoins.
Grâce aux gains de productivité et aux capacités de personnalisation de l’IA, nous revenons paradoxalement vers un modèle pré-industriel : celui où chaque produit est fabriqué à la demande. Les objets, les services, les livres eux-mêmes ne préexisteront plus au désir de leurs utilisateurs.
Ce qui m’intéresse dans ces bouleversements, ce sont les déplacements de pouvoir. Pas uniquement entre les géants de la technologie, mais vers ceux qu’on oublie souvent : les destinataires. C’est précisément ce que j’explore dans La Disparition du Pizzaiolo : que reste-t-il de la pizzeria, de la pizza… et du mangeur lorsqu’on retire le pizzaiolo ?
Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur ?
R.H. : « Rien n’est jamais acquis à l’homme ni sa force. »
(Aragon, chanté par Georges Brassens.)
Quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?
R.H. : L’ingénuité.
Je me demande comment la retrouver. Les grandes innovations naissent souvent d’une forme de naïveté ou de désinvolture que nous ne nous autorisons plus.
Aujourd’hui, tout le monde veut être disruptif en suivant les mêmes méthodes. Les parcours sont devenus tellement balisés qu’ils rendent les vraies ruptures plus difficiles.
Peut-être que les prochains grands bouleversements ne viendront plus du numérique. J’y ai consacré quarante ans de ma vie. Il existe sans doute d’autres territoires à explorer. Ce n’est pas parce qu’on possède un marteau que tout doit ressembler à un clou.
Merci Rafi Haladjian
Merci Bertrand Jouvenot
Le livre : La Disparition du Pizzaiolo, Rafi Haladjian, 2026.
