Formation professionnelle, certains forment et d’autres font du chiffre
Treize ans après son premier ouvrage consacré à la formation professionnelle, Romain Rissoan publie La formation professionnelle à l’heure de l’Intelligence Artificielle (Editions ENI). Il y confronte les promesses de l’IA à la réalité du terrain et livre une vision pragmatique de l’évolution du métier de formateur.
Bonjour Romain Rissoan, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?
Romain Rissoan : J’ai écrit ce livre parce que le précédent sur le même sujet datait de 2013 et que depuis l’avènement de l’IA, la matérialité de ce que j’avais écrit ou prédit méritait largement d’être illustrée. J’avais déjà écrit que le formateur devait devenir un chef d’orchestre, qu’il devait orienter ses formations vers une individualisation des parcours et que les technologies d’IA allaient changer la pédagogie.
Treize ans plus tard, il convenait de le démontrer factuellement avec des outils comme ChatGPT, Gamma, NotebookLM ou Claude.
Par ailleurs, j’ai vraiment le sentiment que le secteur de la formation professionnelle existe selon une théorie politique d’une part et une réalité de terrain d’autre part. Lorsque l’on entend que le gouvernement se félicite de ses résultats en matière de CPF et que l’année suivante tous les budgets sont contraints (reste à charge, plafonnement à 1 500 €…), on comprend vraiment que l’on n’est pas tous sur la même planète.
Certains forment et d’autres font du chiffre.
Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?
R.R. : Ce qui me représente le mieux, c’est lorsque j’explique que le formateur doit mettre à disposition une pédagogie plus que son savoir.
Par ailleurs, j’aime montrer la réalité du terrain qui casse les mythes que l’on se fait des technologies.
J’ai personnellement passé des jours à automatiser la création de vidéos pédagogiques produites par l’IA. L’idée est excellente en amont, mais la réalité pratico-pratique l’est beaucoup moins.
D’un côté, les technophiles jurent par ces technologies sans en démontrer les limites ; de l’autre, les technophobes ne connaissent pas leur existence ou ont du mal à imaginer leur mise en œuvre.
Moi, j’aime dire que j’ai essayé de pousser ces usages à l’extrême… et voici ce que cela a donné.
Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?
R.R. : Je crois profondément à la convergence entre l’intelligence artificielle et la pédagogie personnalisée.
On parle d’adaptive learning, de parcours entièrement individualisés pilotés par des algorithmes capables d’analyser le niveau, le rythme et les préférences de chaque apprenant.
Couplé au développement du mobile learning et des micro-formations, cela va transformer radicalement la relation entre l’apprenant, le formateur et l’organisation. Le formateur de demain sera davantage un architecte d’expériences apprenantes qu’un transmetteur de savoirs.
Je dirige Optedif Formation et nous constatons une croissance importante des demandes de formations sur mesure, car les apprenants veulent maîtriser immédiatement les usages et éviter de s’égarer dans des espoirs opérationnels.
Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?
R.R. : Ne cherchez pas à suivre toutes les tendances pédagogiques en même temps : commencez par bien définir vos objectifs de formation et les compétences réellement attendues à l’issue.
Utilisez une technologie en prenant en compte ses limites. Ce n’est pas parce que ChatGPT est pratique que l’on doit tout produire avec lui sans rien relire.
J’aime dire qu’il faut chercher à modéliser les usages. Par exemple, produire un contenu avec Gamma est une bonne idée, à condition de maîtriser sa fonctionnalité de génération de contenu afin d’éviter qu’il n’invente des informations.
En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?
R.R. : Je pense que, vu le choc thermique que le secteur de la formation professionnelle est en train de vivre, je vais déjà voir si ce secteur m’intéresse toujours. Après quinze années d’investissement, j’éprouve une persistante déception face à la faible évolution des pratiques, en grande partie à cause des mesures gouvernementales qui font la pluie et le beau temps sur un secteur qui pourrait pourtant vivre en toute autonomie.
Lorsque l’on voit qu’il a fallu un Covid pour que le secteur accepte enfin de se former à distance, on peut se poser des questions.
Pour vous répondre positivement, je dirai que les prochains sujets qui me passionneront seront le fruit de rencontres opportunes.
Merci Romain Rissoan
Merci Bertrand Jouvenot
