À rester sourd aux signaux faibles, on s’expose aux signaux forts
Avec La boîte à outils de l’après burn-out (Dunod) Sabine Bataille propose un guide méthodique pour comprendre, réparer et reconstruire après l’épuisement professionnel. Sociologue du travail, elle partage dans ce livre les outils et l’expérience du Réseau RPBO© pour accompagner salariés, employeurs et professionnels.
Bonjour Sabine Bataille, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?
Sabine Bataille : Depuis 2012 que je m’intéresse au phénomène sociologique du burnout, j’ai vu l’écosystème de l’emploi se modifier. Le 1er prix du jury ANACT/DAUPHINE m’a propulsée sur le devant de la scène avec mes travaux sur la modélisation de la résilience professionnelle, ce qui m’a permis d’alerter sur les risques de désinsertion professionnelle. La sécurisation des parcours professionnels et la préservation de l’identité professionnelle sont devenues mes 2 priorités.
Après mon best-seller « Se reconstruire après un burnout », préfacé par Boris Cyrulnik dans sa quatrième édition en 2021, il était temps pour moi de poursuivre mon oeuvre, à savoir : -donner l’accès au savoir du Réseau RPBO(c) au plus grand nombre de personnes concernées par l’épuisement professionnel -professionnaliser les accompagnants de la reconstruction qui est la raison d’être du Réseau RPBO(c) depuis 2013.
Ainsi, parce que le burn-out est généralement multifactoriel et que le lecteur n’a pas de temps à perdre, ce livre a été conçu pédagogiquement, comme un fil d’Ariane, pour guider trois typologies de lecteurs à travers les étapes de la reconstruction :
-
le lecteur particulier (vous-même ou votre conjoint, si vous êtes concerné par le burn-out) ;
-
le lecteur employeur (DRH, encadrant, manager…) ;
-
le lecteur professionnel de l’accompagnement (consultant ou soignant).
Les fiches-outils s’adressent donc autant aux travailleurs (salarié, fonctionnaire, indépendant, dirigeant, militaire…) qu’aux employeurs (institution, association, secteur privé/public, fonction publique…), qu’aux soignants (service de santé au travail, médecin, psychiatre, thérapeute…), qu’aux professionnels de l’accompagnement (consultant, coach, conseiller en évolution professionnel…) avec lesquels le Réseau RPBO© travaille en bonne intelligence depuis quinze ans.
Ce livre est ainsi la concentration de nos outils d’accompagnement sur l’APRÈS BURNOUT. Il s’inscrit dans le sillage de mes précédents ouvrages que j’ai toujours conçus comme une suite logique et pédagogique pour les personnes en reconstruction après un burnout. Celle-ci est très méthodique car dans les cas de burnout, il faut agir vite et s’adresser aux bons interlocuteurs dès le début (DRH, Manager, Avocat, Médecin, Consultant, Thérapeute…), sinon l’errance thérapeutique s’installe en cas d’arrêt maladie et les problèmes de santé mentale s’aggravent parfois. C’est ce cercle vicieux.
C’est pour cette raison que j’ai conçu ce livre dans une logique pluridisciplinaire. En suivant le fil d’ariane de 8 dossiers, contenant chacun 10 fiches pédagogiques. Le lecteur, qu’il soit lui-même concerné par le burnout ou qu’il soit professionnel de l’accompagnement, peut traverser chaque étape de la reconstruction en sachant ce qu’il doit faire ou vers quelles structures réorienter la personne.
Cette boîte à outils fait un tour d’horizon de l’après burnout.
Le dossier 1 rappelle à tous les employeurs et leurs salariés les fondamentaux juridiques de la prévention en santé au travail. Un peu ardu, mais incontournable car tout est expliqué dans la loi et il n’y a aucune exception à la règle !
Dans le dossier n° 2, nous abordons les droits en matière de santé et d’arrêts maladie, pour que chaque personne concernée puisse aborder cette période le plus sereinement, malgré les conséquences possibles de sa maladie sur sa santé psychique. Dans le dossier n° 3, nous donnons quelques conseils d’hygiène de vie post burn-out pour contenir ou mettre à distance le stress chronique, et surtout comprendre comment s’en prémunir lors du retour. Ce dossier a été validé par des médecins.
Dans le dossier n° 4, nous proposerons quelques outils de la panoplie du kit RPBO© qui aident à comprendre pourquoi c’est arrivé. Les exercices sont conçus pour être réalisés par la personne elle-même ou son accompagnant ou, mieux, son employeur, dans le but de l’aider à prendre de la hauteur. Ces outils identifient le périmètre et les origines du mal-être au travail et aident à comprendre comment la décompensation en burn-out a pu se produire. Le « lecteur employeur » pourra également faire les exercices, s’il le souhaite, avec son salarié de retour au travail, ou bien, le déléguer à un coach interne ou externe, pour comprendre comment cela a pu arriver dans son établissement. Il pourra alors améliorer son plan de prévention pour que cela ne se reproduise plus.
Dans le dossier n° 5, nous abordons le sujet stratégique du maintien en emploi afin de prévenir la désinsertion professionnelle. Nous explorons les dispositifs, tels que l’aménagement de poste et le temps partiel thérapeutique pour une reprise en douceur, ou comment s’offrir la possibilité de tester un nouveau métier, en restant dans le cadre sécurisé et légal de « l’essai encadré » couvert par la Sécurité sociale. C’est le dossier que, personnellement, je trouve le plus porteur d’espoir : il intéressera autant les salariés concernés, que les coachs, les thérapeutes ou les médecins qui méconnaissent souvent ces superbes dispositifs en lien avec l’emploi et la sécurisation des parcours professionnels tout au long de la vie.
Dans le dossier n° 6, nous avons pensé que les nombreux dispositifs d’accompagnement professionnel avaient toute leur place à ce stade de la boîte à outils, car ils permettent une réflexion en douceur sur l’avenir professionnel. En outre, ils participent à sécuriser la carrière et la retraite. Nous aborderons les plus efficaces, mais nous ne pouvons malheureusement pas tous les citer.
Grâce au dossier n° 7, l’horizon du retour vers l’emploi se lève avec l’élaboration d’un projet professionnel tenant compte du passé, mais surtout de l’avenir. J’ai tendance à clamer haut et fort depuis 2012, « qu’il n’y a pas de reconstruction, sans retour vers l’emploi ». Mais que faire après un burn-out, quand la personne garde l’impression qu’elle marche sur des terres brûlées ? On explore dans ce dossier, l’art de questionner le marché, d’explorer les compétences, les motivations, les intérêts et le sens de tout cela.
Enfin, pour le dossier n° 8, la dernière étape de la reconstruction, consacré au « Re-onboarding », et au retour dans l’entreprise, j’ai tendu la perche aux employeurs pour témoigner, mais ceux-ci se sont montrés frileux quant à leur image. Il existe pourtant des entreprises, des associations, et des DRH qui font les choses bien, mais pour qui, le sujet du burn-out reste encore délicat. Ils y trouveront des fiches permettant de préparer le retour de votre salarié après un arrêt maladie longue durée, afin de réussir sa « réintégration » dans l’équipe, tout en renforçant vos obligations de sécurité évoquées dans le tout premier dossier de cette boîte à outils consacrée à la réparation et à la reconstruction.
Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?
Sabine Bataille : Personnellement, c’est l’outil n°4 du dossier juridique. Dans mes accompagnements, je passe beaucoup de temps à expliquer les notions de « Charges de travail » et j’ai eu plaisir à la rendre pédagogique. C’est un exercice très révélateur des 2 côtés (employeur/employé). L’outil n° 37 sur « l’usure professionnelle » est également très intéressant. Il a été conçu par une de nos consultantes du Réseau RPBO(c) @Emmanuelle Lesoil qui est Consultante RPBO(c) depuis 2017. Enfin l’outil de la Matrice RPBO(c) permettant de faire des diagnostics de résilience professionnelle me sert véritablement de GPS de la reconstruction et permet de renouer le dialogue entre l’employeur et l’employé dans une logique de médiation très pédagogique.
En tant que Sociologue du travail formée au management, à l’innovation sociale à Dauphine et au pilotage de projet à l’Armée en tant que réserviste, je trouve mon bonheur dans le dossier 8 consacré à l’accompagnement des entreprises qui souhaitent se professionnaliser dans le « Re-onboarding ». C’est pour moi, l’occasion rêvée de faire bénéficier au maximum de la maturité de mes travaux et cela va bien au-delà, puisque cela concourt à la sécurisation des parcours et donc de l’employabilité de tous. C’est très important pour trouver du sens à tout cela.
Enfin ma citation de l’outil n°70 : « À rester sourd aux signaux faibles, on s’expose aux signaux forts » est la citation qui me guide depuis mes débuts avec « la certitude qu’il n’y a pas de reconstruction sans retour au travail » (ou a minima, à l’activité, que celle-ci soit entrepreneuriale ou formation). La stratégie est de redonner du pouvoir-d’agir pour que tout le monde progresse.
Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?
Sabine Bataille : Le sujet du burn-out fait couler beaucoup d’encre et de larmes depuis plusieurs années. Véritable « chagrin d’honneur » au début des années 2010, c’était l’arbre qui cachait la forêt. Aujourd’hui, il est devenu le « blason du survivant » qu’on arbore comme un cadeau mal emballé. Cela va faire vingt ans, soit une génération d’actifs, qui souffre encore malgré les obligations de prévention. En outre, des témoignages cacophoniques d’expériences de vie sur le vécu du burn-out sont nombreux sur les plateformes numériques en tout genre, mais les écrits sérieux sur « l’après burn-out » et les belles histoires de retour au travail sont beaucoup moins prolixes. Pourtant ces histoires existent, fort heureusement !
Côté employeurs, en 2026, certains restent réticents à témoigner dans ce livre, par crainte de stigmatiser leur encadrement ou leurs collaborateurs, ou de nuire à leur image employeur, qu’ils préfèrent préserver pour fidéliser et recruter. Or, les services de santé au travail (SST) et les cellules de prévention de la désinsertion professionnelle (PDP), se sont bien professionnalisés depuis la Loi Travail de 20212, offrant de nombreux dispositifs alternatifs en amont de la souffrance au travail, mais surtout et c’est l’objet de cet ouvrage : de nombreuses possibilités de réparation et de reconstruction.
Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?
Sabine Bataille : Essayez…quoi que vous fassiez : tentez des solutions. Explorez les dispositifs. Ne restez ni seul, ni immobile. La vie est courte et la vie professionnelle encore plus… Les 2 peuvent s’arrêter du jour au lendemain. Or, le burnout est un stress chronique qui s’installe dans le temps. On ne peut plus dire qu’on ne savait pas.
L’être humain a besoin de reconnaissance pour se sentir utile et se reconstruire : fort heureusement, il existe de nos jours une multitude de lois sur le travail, de décrets sur la prévention et de dispositifs pour s’en sortir, à tel point que « prévenir et guérir » sont les 2 faces d’une seule pièce. Cette dernière peut tourner longtemps dans le vide. Mais, à ne rien faire, la souffrance s’installe et l’identité professionnelle se fracasse. Et j’ai horreur du gâchis de compétences car cela prive les autres de votre talent et comme la vie est courte…il faut donc agir. Tout le monde a le droit d’hésiter et même de se tromper. Il n’y a pas d’erreur dans la vie professionnelle : il n’y a que des problèmes d’orientations, de contextes, d’interactions. La solution est souvent au-delà d’un virage. Il faut l’aborder avec précaution, puis accélérer pour adhérer et poursuivre sa route. Le reste est droit devant.
En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?
Sabine Bataille : Très certainement, l’évolution sociologique de l’emploi avec l’IA et les jeunes générations qui ont un autre rapport au travail que le nôtre. C’est d’ores et déjà très intéressant de voir que les lignes bougent. J’ai déjà chaussé mes lunettes d’anthropologues du travail pour être aux premières loges ! Et je me régale !
Merci Sabine Bataille
Merci Bertrand Jouvenot