L’informatique doit retrouver une voie d’évolution “raisonnée”
Depuis plus de dix ans, Alain Lefebvre analyse les dérives du numérique. Avec La déception informatique, il signe un manifeste lucide et percutant sur l’état de notre environnement technologique. Un ouvrage aussi critique qu’engagé.
Bonjour Alain Lefebvre, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?
Alain Lefebvre : En fait, cela fait depuis 2013 que j’ai un regard critique sur l’évolution de notre environnement numérique. En 2013, justement, je publiais Le miroir brisé des réseaux sociaux avec François Lienart. Puis, mes livres suivants, qui traitaient de l’informatique au sens large, étaient tous des critiques plus ou moins approfondies de ces évolutions. Deux en particulier étaient significatifs de mon tournant intellectuel : Vers l’informatique raisonnée (2020) et La crise de l’IT des années 2020 et comment s’en sortir (2022). Donc, ce dernier livre (La déception informatique) n’est que l’aboutissement d’une démarche entamée il y a un peu plus de dix ans.
Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?
A.L. : Je reçois régulièrement l’accusation d’être technophobe (ce qui est amusant pour quelqu’un qui aura consacré toute sa carrière à la technique justement !) ou même “de n’avoir rien compris à la crypto-l’IA-autres (rayer les mentions inutiles)” ce qui est encore plus drôle quand on voit d’où viennent ce genre de déclarations… Récemment, j’ai même eu l’affirmation que non seulement j’étais anti-progrès, mais que j’étais même anticapitalisme… Comme quoi, il suffit de vivre assez longtemps pour tout voir et tout entendre !
Soyons sérieux, critiquer un système afin d’essayer d’enrayer ses excès et le remettre sur la bonne voie ne fait pas de vous un “anti-le_système_en_question” systématique. Ou alors, la critique argumentée est devenue impossible et il ne s’agit plus de technique, mais de religion.
J’ai toujours été engagé dans la promotion de mon domaine, mais pas aveuglément, pas par dogmatisme : j’étais alors convaincu que l’informatique offrait de vrais progrès, des vrais avantages.
Maintenant que je suis à la retraite, vient le temps du bilan et je dirais que depuis une quinzaine d’années, l’évolution de l’informatique (et pas seulement sur le plan technique) ne me plait plus du tout. J’affirme que c’est ce qu’on appelle désormais “la Tech” qui file “un mauvais coton”.
Et il faudrait rester muet et ainsi valider ce qui est incontestablement une mauvaise direction ?
Non, dix fois non, je m’y refuse. Ma position est donc très claire : l’informatique doit retrouver une voie d’évolution “raisonnée” qui permettra d’améliorer le confort de ses utilisateurs et la fiabilité de ses systèmes.
L’IA générative est-elle vraiment le symbole de cette “déception informatique” ?
A.L. : Bien sûr, l’IA générative, à elle seule, ne représente pas le seul facteur qui justifie qu’il y ait une déception vis-à-vis de l’informatique. Mais elle représente le point culminant de ce qui s’est passé depuis quinze ans, l’horizon spectaculaire comme une aurore boréale, fascinante et inaccessible. En bref, l’IA générative est le symbole de tout ce qui ne va pas dans notre informatique.
Avec l’arrivée de l’IA générative, on est face à un phénomène technique quasiment inédit. Certains technophiles s’en enthousiasment sans limite, mais beaucoup voient aussi tous les mauvais côtés de cet outil qu’on utilise sans discernement.
Cela engendre un emballement économique énorme. On parle de 1500 milliards de dollars pour 2025, ce qui rend même les acteurs les plus sages… déraisonnables. Microsoft, Google, Oracle, Salesforce : tous veulent vous vendre de l’IA, surtout pour n’importe quoi. L’IA générative actuelle ressemble à une solution à la recherche d’un problème ! Le fait qu’elle ne réponde pas à une vraie demande utilisateur ne semble gêner personne.
Quand tout le monde ou presque perd la tête, il est bon (il est nécessaire !) qu’il y ait des “contrariants” qui rappellent des évidences : le chemin vers la maturité est long, inconfortable, semé d’épreuves, de retour en arrière et de déceptions…
Quelles tendances émergentes vous paraissent les plus porteuses ?
A.L. : Je crois qu’il y a un vrai début de prise de conscience que l’effondrement du niveau (intellectuel) est une menace réelle et qui nous concerne tous. Quand j’écrivais sur ce sujet en 2005, je ne recevais que ricanements et reniflements de mépris… Les choses ont bien changé depuis !
Désormais, plus personne ne conteste cet effondrement mais bien peu ont pris conscience de toutes ses conséquences. L’abrutissement et la crétinisation peuvent déboucher sur de vrais drames, comme on a pu le voir, hélas, lors de ce début d’année…
Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?
A.L. : Commencez à vous détacher des grandes plateformes (les GAFAM) et travaillez à retrouver votre autonomie numérique. Installer Linux à la place de Windows est un bon début. Sachez également que tous les biens numériques (oui, tous !) que vous avez achetés avec votre bel argent ne vous appartiennent pas vraiment (surprise !) et peuvent vous être repris à tout moment par les plateformes, pour un oui ou pour un non. Préparez-vous à cela, ça peut arriver.
En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?
A.L. : Je suis fasciné par les questions de « reprise du pouvoir » au niveau individuel. Tout ce qui peut nous permettre de nous sentir à nouveau en possession de notre vie. Autonomie, libre-arbitre, décider par soi-même, y compris penser par soi-même et ne plus être des pions aveugles dans un jeu qui nous dépasse (et pas seulement dans le domaine numérique).
Merci Alain Lefebvre
Merci Bertrand Jouvenot
Le livre : La déception informatique, Alain Lefebvre, Broché, 2026