Et si Google était un prototype, de quoi serait-il le prototype ? Pour répondre, nous avons posé cette question qui tue à l’historienne Valérie Schafer.

 

 

Valérie Schafer : Spontanément l’actualité récente inviterait plus à penser Facebook comme un prototype, une étape d’un projet plus vaste, après l’annonce de Mark Zuckerberg du changement de nom de l’entreprise en faveur de Meta en octobre 2021 et de l’ouverture d’un « nouveau chapitre des connections sociales ».

 

Mais venons-en à Google. Si la question avait été : « si Google était un archétype », elle aurait été plus facilement réglée. J’aurais répondu que c’est l’archétype des GAFAM, des « empires de la communication », du pouvoir des algorithmes, et on pourrait étendre la liste. Même si le Larousse propose comme synonyme à prototype le terme archétype, l’idée de prototype nous emmène plus loin et décale le regard, et j’aurais tendance à répondre d’abord par d’autres questions : de quel Google parle-t-on – le moteur de recherche ? l’entreprise ? la filiale du groupe Alphabet ? ; quels éléments d’un prototype retient-on : l’expérimentation, le caractère non clos de l’innovation, l’idée de modèle, d’exemplaire non définitif ou incomplet de ce que pourrait être un produit, ou encore selon la définition de l’OCDE « un modèle original qui possède toutes les qualités techniques et toutes les caractéristiques de fonctionnement d’un nouveau produit […] » ?  

 

Dans tous ces cas, j’ai l’impression que Google a été, est et reste par certains aspects un prototype. Il l’a été en 1996-1998 quand Sergey Brin et Larry Page à Stanford, dans la lignée de nombreux travaux (je renvoie pour plus de détails sur ces généalogies sociotechniques au livre de Guillaume Sire sur les moteurs de recherche), s’inspirent des travaux de John Kleinberg et d’autres pour penser un système innovant pour leur logiciel, qui considère les liens entre pages et l’autorité des pages. Le projet Backrub, l’algorithme PageRank, la quête de financements, on est alors dans le prototype… Mais le prototypage et les tâtonnements, raffinements des algorithmes (avec aussi tous leurs biais involontaires ou volontaires, que démonte l’ouvrage Algorithms of Oppression de Safiya Umoja Noble), ainsi que du modèle entrepreneurial, les acquisitions, les nouveaux projets et prototypes ne relèvent pas que du moteur de recherche. Ainsi, avant sa fermeture en 2011, Google Labs hébergeait de nombreux projets, prototypes, test en cours. On pourrait livrer un inventaire à la Prévert de ces projets non aboutis, testés ou lancés puis abandonnés, rappeler par exemple Orkut, site de réseautage fermé en 2014, qui a connu un succès au Brésil ou en Inde sans pour autant s’assurer une présence mondiale durable. Ou encore les Google Glass, lancées en 2013, arrêtées l’année suivante, puis relancées en 2017 pour des usages plus professionnels, et sur lesquelles Olivier Ertzscheid revient dans un billet stimulant. Google a été et a eu ses prototypes. Mais Google est en outre certainement un prototype lui-même, au sens d’une étape d’évolution d’un projet plus vaste. Le projet Google est processuel, itératif, on y distingue des tendances et motifs récurrents et il n’a également pas peur de ses contradictions, d’abandonner son slogan originel « Don’t be evil » pour « Do the right thing » en 2015, et de souligner à son lancement en 1998 les biais et risques d’un modèle économique publicitaire pour mieux l’embrasser quelques années après. Cynisme ? Pragmatisme ? Adaptation ? Google ne cesse de se diversifier, de s’étendre et propose une vision sociétale qui va bien au-delà du numérique, si l’on pense par exemple au Googleplex et plus généralement aux liens complexes qui se nouent au sein de la Silicon Valley entre innovation, capitalisme, management, contre-culture, art, etc. Je renvoie aux recherches de Fred Turner, de son ouvrage From Counterculture to Cyberculture au récent Seeing Silicon Valley: Life Inside a Fraying America. Cela me fait penser aussi à son livre traduit en français par L’usage de l’art, de Burning Man à Facebook, art, technologie et management dans la Silicon Valley, qui porte notamment sur le festival Burning Man, où Google a résolument pris position (voir aussi « What Google found at Burning Man »), et par association d’idée à un autre prototype, découvert récemment au MUDAM à Luxembourg lors de l’exposition Post-capital : Art et économie à l’heure du digital. C’est un prototype d’Amazon qui a servi de base au travail de Simon Denny. Cette cage destinée à accueillir les travailleurs a été brevetée en 2016 par Amazon (qui s’est défendu de vouloir pousser le projet plus loin) et a suscité la polémique comme symbole d’aliénation et d’univers dystopique.

 

Au final, si on reprend l’image de la cage, le Googleplex ou plus largement le monde selon Google ne seraient-ils pas la cage dans laquelle nous évoluons, tiraillés entre nos propres contradictions, l’attraction pour la facilité, l’efficacité, les mondes clos, les géants de l’Internet et nos revendications à la protection des données, de la vie privée, à un numérique durable, responsable, inclusif ? Au final est-ce vraiment Google le prototype ou ne sommes-nous pas, nous, les cobayes volontaires et le prototype d’un plus vaste projet orwellien, qui guette les prochaines générations de données d’internautes ?

 

 

Valérie Schafer

L’interviewée fera de son mieux pour répondre aux commentaires laissés sur Twitter. @valerie_schafer


Le principe de la Question qui tue et les règles du jeu sont simples :

1 – L’interview est composée d’une seule et unique question.

2 – Celui ou celle qui répond, doit le faire exclusivement par écrit, via e-mail.

3 – L’interviewé a carte blanche et je n’interviens aucunement sur sa réponse.

4 – La réponse doit contenir à minima une dizaine de lignes, mais peut faire plusieurs pages et pourquoi pas, devenir le point de départ d’un prochain livre de l’interviewé.

5 – Toutes les photos, tous les liens hypertextes, toutes les vidéos, sont les bienvenues.

6 – L’interview est publiée sur le blog de Bertrand Jouvenot et sur Linkedin

7 – L’interviewé fera de son mieux pour répondre aux commentaires laissés sur Linkedin et Twitter notamment.