Internet introduit une nouveauté dans l’écriture : celle de devoir rédiger en tenant compte d’algorithmes, plutôt que d’écrire directement pour des lecteurs. La décision de suivre ou non ce nouvel impératif est fondamentale puisqu’elle conditionne l’avenir de l’écriture tout entier.

 

 

Avec Internet, un texte n’arrive plus nécessairement directement au lecteur. Ce dernier le voit parfois, voire souvent, suite à une recherche effectuée dans un moteur de recherche. L’algorithme de celui-ci ayant déterminé si le texte devait être proposé ou non, dans les résultats qu’il affiche en fonction de critères qui lui sont propres.

 

L’ère est alors au gourous de la rédaction web qui vantent leurs capacités à vous aider à transformer votre écriture pour mieux la conformer aux exigences des moteurs de recherche, des robots et des algorithmes qui font la loi sur la toile. Tout récemment, l’un d’entre eux nous a proposé ses services. Son premier message visait à nous offrir d’écrire à notre place des articles ayant trait à notre métier (du conseil aux entreprises dans les domaines de la stratégie, du marketing, du digital…)

 

Suite à notre réponse dans laquelle nous lui demandions s’il avait vu notre blog, plutôt prolixe et rencontrant déjà un certain succès, notre spécialiste de l’écriture web, entra dans le vif du sujet, avec quelques préconisations pointues : « utiliser le champ sémantique complet en lien avec le mot clé principal et surtout sur les 150 premiers mots, mettre en gras certains mots clés, moins de longs paragraphes pour une lecture plus fluide sur mobile, avoir des parties moins longues et privilégier une subdivision en sous parties ». Une fois de plus, le fait qu’il faille préalablement écrire pour des algorithmes, avant de n’écrire pour des personnes, était posé comme un postulat. Voici donc ce que nous lui avons opposé :

 

Monsieur,

 

Merci pour vos précieux conseils et pour votre invitation à écrire pour un algorithme.

 

Nous n’allons pas retenir votre proposition pour plusieurs raisons :

 

Si vous écrivez pour un algorithme, demandez lui donc de vous rémunérer, puisque vous travailler pour lui en suivant consciencieusement ses instructions. Vous voilà devenu un bon et fidèle serviteur dont son maître ne pourra que se satisfaire, un paysan du moyen-âge exploitant une terre qui ne lui appartient pas et lié à un seigneur qui lui concède le droit de la cultiver… Plus sérieusement, les raisons qui nous conduisent à douter qu’il faille nécessairement tenir compte des algorithmes lorsque l’on écrit, sont au nombre de quatre.

 

Tout d’abord, l’écriture a souffert depuis des siècles, de carcans qu’il lui fallait respecter avant même d’espérer délivrer un message, des messages d’auteurs, à des lecteurs. Ainsi la religion (et même les religions en général) a exercer une pression stérilisante et constitua une chape de plomb dont seuls quelques génies parvinrent à s’émanciper tout en réussissant à s’exprimer néanmoins. Les Confessions de Saint Augustin, les Pensées de Pascal ou même les textes philosophiques de Descartes, Leibnitz ou autres Spinoza en sont les meilleurs témoignages. La Révolution Française étant passée par là, les mentalités ayant évoluées, l’athéisme étant devenu possible, tandis que la science prenait la place qui lui revient, l’écriture a pu peu à peu respirer. Inutile donc aujourd’hui d’ajouter de nouvelles fourches caudines à l’écriture. Ce ne serait que régression.

 

Ensuite, de quelle légitimité pourrait bien se prévaloir un algorithme ou une intelligence artificielle pour s’ériger en juge et décider du bien fondé de la mise en avant de tel ou tel texte ? Nous connaissons les critères à l’oeuvre. Ils sont loin de favoriser la rencontrer des esprits et à plus forte raison, des âmes. Et puis, qui se cachent derrière cette supposée intelligence artificielle exercée à coups d’algorithmes, si ce ne sont des hommes forcément marqués par leurs cultures, confrontés à leur propres limites et en prises avec leurs inévitables biais ?

 

Enfin, rappelons aussi que toute écriture n’est pas faite pour être lue, classée ou jugée. Les ouvres publiées de manière posthumes ne le sont pas toujours avec l’accord de leur auteur. L’écrivain voyageur Pierre Loti n’aurait peut être pas voulu que ses Carnets soient publiés. Ils sont désormais visibles en ligne. Autre exemple connu, une grande partie des textes de Nietzsche ont été édités après sa mort par sa sœur pour mieux trahir les idées du philosophe et en faire une nouvelle pensée de nature à préparer ou justifier l’idéologie nazie. Albert Camus n’avait pas achevé l’un de ses plus beaux romans, Le premier homme, avant sa mort accidentelle. Le chef d’œuvre trop méconnu de Montesquieu Mes pensées (à ne naturellement pas confondre avec Les pensées de Pascal) n’avait pas vocation à être publié un jour. L’histoire foisonne de cas où des textes sont à notre disposition, et également à la merci des algorithmes,  alors qu’ils ne devraient peut être pas l’être. De retour au présent et à Internet, les blogs n’étaient-ils pas eux-mêmes au moment de leur apparition des carnets, des journaux personnels, qui même s’ils sont publiques n’ont pas pour ambition d’être nécessairement vus par le plus grand nombre.

 

Pour finir, il faut que nous encouragions les algorithmes à nous servir et non le contraire. Ce n’est pas aux hommes de se mettre à leur service. Les algorithmes doivent apprendre à nous connaître et à nous servir. Les inintelligences artificielles qui les sous-tendent ont besoin d’être mises à l’épreuve. Elles sont des brutes épaisses capables de progresser à conditions d’être sérieusement éprouvées. En Chine, des journaux en ligne programment des algorithmes pour dénicher les fake news qui circulent sur leurs propres sites et demandent simultanément à d’autres algorithmes de générer des fake news sur ces mêmes sites, pour entraîner les premiers et les faire progresser. Plus nous nous efforcerons de nous conformer aux exigences des algorithmes, plus nous retarderons leurs progrès et leurs capacités futures à déceler un jour peut-être les subtilités de la langue. Aujourd’hui la compréhension et la reconnaissance du langage naturel par des machines (NLP et NLU) sont face à une difficulté de taille. Il suffit qu’un individu s’adresse à une intelligence artificielle via une application comme Siri ou une borne comme Amazon Echo, en changeant légèrement son vocabulaire (en employant des synonymies par exemple) pour qu’elle soit perdue. Dites un jour « Je veux aller à aéroport », dites « J’aimerais me rendre à Roissy » le lendemain ou « En route pour prendre l’avion » le sur-lendemain, et la pauvre intelligence artificielle en perdra son latin.

 

Si nous ne sommes pas tous des écrivains, nous sommes tous des auteurs ou à minima des rédacteurs. Il appartient à chacun de décider pourquoi il écrit et pour qui il écrit. Si Marcel Proust, l’auteur de la Recherche du temps perdu paraît n’écrire que pour lui-même, c’est bien pour nous qu’il écrit en réalité, mais en s’obligeant à de nombreux détours par lui-même. Mais les algorithmes n’aimeraient sans doute pas La Recherche, de peur d’y perdre du temps.

 

 

PS 1 : Pour continuer notre réflexion, nous avons invité notre interlocuteur initial à nous proposer sa version du présent article, réécrite par ses soins (y compris les lignes de ce post scriptum). Nous nous sommes engagé à publier sur notre blog et sur LinkedIn sa version réécrite de l’article et de communiquer les résultats, à savoir : une synthèses des commentaires effectués par les lecteurs autour de l’une et l’autres des deux versions et des chiffres (nombre de lecteurs, taux d’engagement, etc.) si notre interlocuteur en est d’accord. L’idée n’étant aucunement de mettre qui que ce soit en défaut, ni de chercher à définir absolument qui a raison ou tord, ni d’aboutir à des conclusions trop hâtives, mais davantage de progresser ensemble et d’enrichir celles et ceux qui nous lirons.

 

PS 2 : Notre interlocuteur a rejeté cette proposition, il y a quelques temps. Comme la nuit porte conseil il changera peut-être d’avis en lisant cet article que nous avons pris soin de lui rendre visible, en toute description, pour préserver son anonymat, qu’il a souhaité conserver jusqu’à présent. Ce manifestera-t-il ?

 


Article initialement publié dans le Journal du net