Le numérique a bouleversé le design. Après s’être affirmé comme un acteur majeur de la transformation de la société et de l’époque, le design s’est vu à son tour influencé par le digital avec son flots de nouvelles interfaces, d’objets inimaginables il y encore peu de temps, de relations à la machine inattendues, d’un rapport aux objets inédit, d’enjeux d’un nouveau genre. Il ne fallait pas moins d’un livre pour comprendre le potentiel du design, ses tensions, ses responsabilités, et même ses utopies à l’heure du design numérique, une discipline dont Jean Louis Frechin est le pionnier. Nous l’avons interviewé à l’occasion de la parution du livre : Le Design des choses à l’heure du numérique.

 

 

 

1. Bonjour Jean Louis, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

 

« Le Design est partout, et désormais tout est design ou presque… Adjectif, style, méthode, attitude ou martingale, il est à fois conception (en anglais courant, design) et création (en français, design). On le mesure. Le design est multiple, polysémique et complexe à comprendre. » Il était nécessaire de lever les confusions et de valoriser ces atouts réels.

Le design regroupe de nombreuses facettes, mais repose sur un fait incontestable : la matière dont il est composé est mouvante. Le Design peut tout redéfinir, même sa discipline disait Ettore Sotssass. Nous sommes ainsi passés de la conception de produits industriels au design numérique, de l’esthétique de la forme à celle de la relation  ! Ainsi s’il est classique de designer des objets des chaises, des cafetières, mais il est possible d’aller au-delà en accompagnant l’appréhension de situations et de concepts plus abstraits tels que les organisations, la santé ou la pollution… le Design peut répondre à différents niveaux d’abstraction, on doit pouvoir laisser une certaine liberté aux designers pour apporter des réponses à des problématiques globales.

Aujourd’hui nous vivons un ensemble de bouleversement climatique, économique, technologique, il y a donc une forme d’urgence à changer la manière dont nous faisons les choses, considérons notre milieu et les gens.
Le design peut aider à gérer ces transitions lourdes. Cette pratique devance les mutations de l’époque par les questions qu’elles posent. Encore faut-il savoir ce que l’on met derrière le design : Recette participative, méthode d’accompagnement de transition, approche consumériste centrée sur le seul objectif du client ou discipline de projet de création de valeur à long terme. Ce qui semble certain c’est que « Le design n’est plus un avantage compétitif, c’est désormais le minimum nécessaire de toutes productions nouvelles ».

Cet le propos de cet ouvrage qui est destiné aux personnes intéressées par le progrès, l’innovation, l’invention, la création, aux ingénieurs, aux architectes, aux chefs d’entreprises, aux responsables de marketing et bien sûr aux designers. Pour cela, j’ai rassemblé et mis en ordre ce que nous avions construit a l’Ensci-Les Ateliers, développé à NoDesign en termes de projet et de recherches ou développé dans les nombreux articles et conférences que j’ai réalisés. L’idée s’est imposée d’elle-même, d’autant plus que Fyp mon éditeur me l’avait demandé il y a plus de 15 ans. Ce livre est surtout un rappel de l’origine européenne du design. Nous avons tout intérêt à en prolonger l’histoire et le destin pour nous distinguer et trouver des solutions inscrites dans notre culture.

 

 

2. Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

 

« Il existe des problèmes qui ne peuvent pas être résolu par une solution A ou B, où il n’existe pas de solution unique au problème, pour des raisons sociales, culturelles ou économiques, mais aussi à cause de connaissances incomplètes ou contradictoires, ou en raison du nombre de personnes et d’opinions impliquées. Ces “wicked problems” ces problèmes vicieux sont difficiles à décomposer en éléments simples, car on risque de réduire la richesse du problème posé et de se couper de la réalité. Afin de résoudre ces défis ouverts et interdépendants, la meilleure approche est celle qui consiste à formuler des interrogations de telle sorte que la réponse n’apparaisse pas dans la question : “pourquoi et comment traverser la rivière” plutôt que “comment dessiner un pont”. Tel est le design.
Par exemple, le Designer Mathieu Lehanneur a conçu le dispositif “Demain est un autre jour”, pour une unité de soin palliatif afin d’aider les patients à se projeter et retarder ainsi le décès des patients. Pour cela, il a imaginé doter chaque chambre d’une horloge représentant le ciel du lendemain, usant du détour aussi trivial que poétique du temps météorologique pour aborder celui qu’il reste à vivre. Pour lui, la démarche de création est avant tout “une énigme à résoudre, un mystère”. Citons également le centre Michel Serres qui a apporté des réponses innovantes aux défis contemporains, comme la transition énergétique et l’adaptation climatique du Parc naturel régional du Vexin français, ou les Jeux olympiques. Ces travaux, pour le compte de la région Île-de-France, mêlant architecture, Design, économie, ingénierie, aménagement du territoire et philosophie, illustrent la démarche systémique de création transdisciplinaire de résolution de ces problèmes complexes.

Pour Andréa Branzi, “le Design, c’est résoudre les problèmes de façon à les rendre transparents”.
Le design fonctionne bien quand il est catalysé par d’autres situations critiques, c’est-à-dire quand il n’est pas centré sur lui-même. Le véritable domaine de la valeur d’un designer se révèle au-delà de sa capacité à créer, à maîtriser du sensible, ou de ses aptitudes à voir dans l’espace et à composer. Elle repose sur sa capacité à créer les conditions propices à adresser le nouveau, l’inconnu et la complexité pour favoriser l’élaboration de propositions, de liens et de valeurs.

 

“L’objet du Design est universel, car le projet de Design peut être appliqué à n’importe quel domaine de l’expérience humaine.”

 

 

3. Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

 

Je crois moins aux tendances qu’à l’identification des enjeux que nous avons à traiter.

Un de ces enjeux capitaux me semble arriver à “Faire juste avec moins, faire juste avec ce qu’il faut”, c’est-à-dire réapprendre à concevoir en harmonie avec l’environnement, les phénomènes physiques, les ressources à notre disposition. L’époque nous oblige à réinventer notre rapport aux choses afin de sauver le milieu auquel nous appartenons.
Nous devons pour résoudre les problèmes qui nous sont posés proposer de nouvelles alternatives de vie, convoquer les bonnes technologies, c’est-à-dire des technologies justes. Ces choix valorisent les machines universelles, les outils, les procédés physiques élémentaires comme la circulation de l’air pour les ventilations, des matériaux recyclable, recyclé ou renouvelable, comme le lin comme structure de composite et même des aliments nouveaux, afin de ne plus lutter contre la nature. Nous devons réapprendre à concevoir et produire en symbiose avec notre milieu, à être simples, cohérents et légers.
Ces solutions équitables répondent à des besoins essentiels, mais aussi à des désirs dans de nombreux domaines : énergie, alimentation, eau, gestion des déchets, matériaux de construction, habitat, transports, hygiène ou santé.
C’est un système de nouveautés, de modernité, de performance non destructive, d’élégance et d’intelligence désirable qu’il s’agit de proposer et de créer. Ces choses seront désirables autant par ce quelles sont, ce quelles font et les manières dont elles seront produites. Il est capital de proposer des imaginaires positifs et valorisants par leur facilité d’accès, leur dimension valorisante et conviviale. Les technologies justes se doivent rechercher l’équilibre entre légèreté, performance et désir ;

 

 

4. Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

 

“Ne demandez pas à un designer de dessiner un pont, demandez-lui comment traverser la rivière”

 

 

5. En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

Le design est un voyage plus qu’une destination, nous sommes toujours à la recherche de nouveaux partenaires pour les aider à faire des projets extraordinaires. Nous préparons également une grande exposition sur le paysage du design français qui aura lieu a Lille du 29 avril au 2 août dans le cadre de LiIle Capitale Mondiale du Design… L’idée est encore de montrer et de surprendre par les ressources infinies du design.

 

Merci beaucoup, Jean Louis.

 

Le livre : Le Design des choses à l’heure du numérique, Jean Louis, FYP Editions, 2019.