C’est en véritable maître de judo que Satya Nadella s’est comporté vis à vis des collaborateurs de Microsoft. En utilisant leur force, leur fierté à développer des logiciels d’une manière classique, pour mieux les transformer en développeurs open source. Le nouveau PDG de Microsoft sortira-t’il grandi de cette chute infligée à ses disciples ?

 

 

Microsoft est l’archétype de l’entreprise prisonnière des ses succès passés. Après avoir régné en maître pendant des décennies avec Windows et Office la firme de Bill Gates a vu son hégémonie peu à peu s’éroder. Les développeurs comme les utilisateurs ne voulant plus être prisonniers d’un environnement technique qui leur était imposé, Microsoft s’est progressivement résignée à évoluer vers l’open source et sa logique radicalement différente de la sienne, puisque les développements y sont basés sur la transparence, le partage du code informatique, son amélioration par chacun et une propriété du travail produit diluée… Une approche aux antipodes de celle d’une entreprise monopolistique dans l’âme telle que Microsoft.

 

Mais la transition n’eut pas lieu si simplement. En 2011, la firme alors dirigée par Steve Ballmer était connue pour parler de cancer lorsqu’elle évoquait l’open source. Les litiges et les procès pour vols de propriété industrielle ne se comptaient plus, Microsoft tentant de préserver ses actifs, ses savoir-faire, ses idées, son code… C’est donc sans surprise que Microsoft commença par créer sa propre version de l’open source à travers l’initiative Microsoft Open Technologies, plutôt que de s’aventurer franchement et pleinement dans le monde du logiciel libre.

 

En 2014, la nomination à la tête de l’entreprise de Satya Nadella accélère l’effort de Microsoft pour s’ouvrir et passer d’un développement informatique de R&D, secret, propriétaire et exclusif, à du développement en mode open source. Le nouveau PDG veut que les nouveaux développements soient agnostiques, détachés de tout carcan technologique, affranchis de toute chapelle technique.

 

Oui mais seulement voilà, une culture d’entreprise c’est ce qui vous arrive, pas ce que vous décrétez. On ne change pas si facilement les habitudes de ses collaborateurs, surtout s’il s’agit d’évoluer vers ce qui hier était l’ennemi même de leur entreprise. Microsoft multiplie alors les initiatives pour évoluer vers le logiciel libre : elle rejoint la Linux Foundation (un consortium de technologies ouvertes) en 2016 et va même jusqu’à rejoindre l’Open Innovation Network (un consortium de brevets) en 2018 pour y rendre publique plus de 60 000 brevets. Mais cela ne suffit pas. Les mentalités des ingénieurs de l’entreprise n’évoluent pas suffisamment vite. C’est là que Satya Nadella va jouer un coup de maître en effectuant un choix stratégique des plus inattendu, en rachetant GitHub : la plateforme de partage de code informatique par excellence, le site qui a ubérisé le développement informatique même, sur lequel des développeurs du monde entier déposent du code afin que celui-ci soit réutilisé gratuitement par d’autres, amélioré, commenté. L’opération coûte pas moins de 7,5 milliards de dollars à Microsoft. Mais le jeu en valait la chandelle. Voyant que d’autres développeurs que ceux de Microsoft allaient pouvoir faire évoluer les logiciels Microsoft, le sang des collaborateurs de la firme de Bill Gates ne fait qu’un tour. Il se jettent dans l’arène, commentent les développements des autres informaticiens, s’attèlent à les surpasser, se livrent à une véritable compétition avec les millions d’autres développeurs qui collaborent sur la plateforme. A leur contact, ils évoluent, adoptent de nouvelles méthodes, utilisent des approches inédites, s’assimilent sans vraiment le réaliser au monde ouvert de l’open source.

 

Pari réussi de Satya Nadella. Capitaliser sur la force de ses collaborateurs, mélange d’orgueil, d’un esprit de compétition exacerbé, voire d’un sentiment de supériorité, pour mieux la retourner contre eux. Un très beau geste effectué dans le plus bel art. Aujourd’hui Microsoft forme la communauté de développeurs la plus active sur GitHub avec 4550 employés actifs. Mais, combien il en coûte de changer de culture d’entreprise ?

 


Article publié sur le Journal du Net