Non, l’art contemporain ne se résume pas à ce que l’on veut bien nous en montrer ! Dans l’ombre d’artistes starifiés par un système régi par les lois d’un marché de l’art de plus en plus spéculatif, travaillent d’autres peintres dont les noms passeront peut-être davantage la postérité. Benjamin Olivennes a choisi de les mettre en lumière dans un essai passionnant. Interview de l’auteur d’un Autre art contemporain (Grasset).

Bonjour Benjamin Olivennes, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

Benjamin Olivennes : J’avais un sentiment d’injustice à savoir que vivaient et exerçaient dans notre pays des artistes de grand talent, et que non seulement ils étaient méconnus, mais même que le public n’avait pas les outils théoriques ou idéologiques qui lui permettaient de les comprendre et de les accepter. Face à certains de ces artistes, beaucoup de gens réagissent en disant : à quoi bon peindre comme cela en 2021 ? Ces artistes, je les avais découverts par ma curiosité personnelle, par des lectures, par des rencontres. J’ai écrit le livre que j’aurais voulu lire au début de mes explorations, une sorte de guide vers l’autre XXe et l’autre XXIe siècles.

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

B.O. : Peut-être l’interlude « en forme de confession », pp. 119-120 :
« J’ai écrit ce livre le cœur plein de doutes.
« Avec le sentiment que je n’étais pas la bonne personne pour l’écrire, que je n’avais aucun titre à le faire ; la crainte même, toujours prête à surgir, que mon goût pour la peinture ne soit pas un goût véritable, mais un goût imité, acquis, un goût de perroquet, qui voit ce qu’on lui dit de voir, qui aime ce qu’on lui dit d’aimer.
« Avec la peur que la peinture n’intéresse plus personne, que l’époque de l’art soit terminée, que la passion pour cette chose désuète soit un trait de privilégié, de bourgeois, de parasite.
« Avec la claire conscience, enfin, que ce goût est chez moi un plaisir de voyeur. La peinture ne me demande pas d’agir, de parler avec quelqu’un, de mener quelque chose jusqu’à son terme : elle me permet au contraire de me retirer du monde, de m’absorber dans la contemplation du monde des autres. Ici le voyeurisme est frère de l’impuissance : on jouit des yeux pour ne pas agir. On passe de longues heures au musée pour oublier qu’on existe, mettre son corps mal-aimé entre parenthèses, quitter le monde en ne vivant plus que par la vue et la pensée. Ce plaisir que je trouve à la peinture, je ne vois que trop ce qu’il veut dire chez moi du refus d’être et de faire.
« Mais, on le sait, l’abattement n’est jamais loin de l’exaltation. Je n’étais sans doute pas la bonne personne pour écrire ce petit livre, mais il fallait que quelqu’un le fasse ; je n’intéresserai sans doute pas grand-monde, mais j’aurai dit ce que je crois, défendu une cause que je crois juste ; enfin, j’aurai peut-être, l’espace de quelques pages, fait quelque chose de mes rêveries et de mon inaction, quelque chose de réel. »

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

Les peintres dont je parle dans mon livre ont d’ores et déjà un certain nombre de disciples dans une jeune génération d’artistes qui ont une trentaine d’années et commencent tout juste leur trajectoire. Je suis impatient de voir la suite de celle-ci. Je suis aussi des jeunes peintres aux Etats-Unis, en Espagne, en Israël, que je découvre sur Instagram, ou à New York où je vis. Je citerais par exemple une jeune peintre américaine du nom d’Eleanor Ray qui me passionne. Je continue de regarder un peu partout en espérant faire des découvertes, et avoir l’ouverture d’esprit suffisante pour reconnaître la nouveauté quand elle apparaît. Et enfin, il y a encore un très grand nombre de peintres à découvrir dans le passé ! L’histoire de l’art est en perpétuelle réévaluation. Un peintre comme Moroni était quasiment inconnu il y a trente ans, de même que Georges de la Tour était ignoré jusqu’au XXe siècle.

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

B.O. : Allez au musée, allez à Drouot, allez aux puces, allez dans les galeries, allez sur Instagram. L’œil s’éduque et s’affine en regardant un très grand nombre de choses, ainsi qu’en regardant certaines choses avec attention pendant très longtemps. Alors qu’il y a des peintres comme Monet, Van Gogh, le Caravage avec qui nous avons une connexion immédiate, nous ne comprenons plus immédiatement pourquoi Velazquez, Poussin ou Courbet sont considérés comme de très très grands. Il faut réapprendre à les regarder, et pour cela les regarder longtemps. La connaissance de l’histoire de l’art aide ensuite, je trouve, à mieux se repérer dans l’innombrable diversité des productions du présent.

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

B.O. : Je dois confesser que le sujet qui m’intéresse le plus est tout simplement moi-même, ou plutôt l’histoire dont je suis un produit. Mes grand-parents venaient d’un monde aujourd’hui disparu qui est le judaïsme d’Europe centrale, ils ont eu un véritable amour pour la France qui les a accueillis, tout en gardant vive la mémoire des persécutions de la Seconde guerre mondiale. Eux-mêmes et leurs enfants se sont intégrés prodigieusement bien et ont donc vécu de l’intérieur l’histoire de France du dernier demi-siècle, et par exemple Mai 68 et ses conséquences. Je suis né au terme de toute cette histoire, et c’est elle que je voudrais explorer à présent. Par tempérament, je suis assez tourné vers le passé.

Merci Benjamin Olivennes

Merci Bertrand


Le livre : L’autre art contemporain, Benjamin Olivennes, Grasset, 2021