La société de consommation et son mythe de l’abondance se sont imposés partout dans le monde tandis que les ressources de planète s’épuisent. Tel l’orchestre qui continuait à jouer alors que le Titanic s’apprêtait à sombrer nous creusons l’écart entre nos désir de jouissance et le naufrage écologique. Pourquoi cette folie ? Florent Bussy, l’auteur du Vertige de l’illimité nous répond.

 

 

Bonjour Florent Bussy, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

 

Florent Bussy : J’ai écrit ce livre après plusieurs années de fréquentation familiale des parcs d’attraction, des centres commerciaux, en particulier au moment des fêtes et de pratique du commerce électronique. La croissance exponentielle de grands équipements, à vocation continentale, dans le domaine des loisirs, de sites comme Amazon ou Cdiscount est au cœur de notre époque.  Ce que nous connaissons en France et en Europe est déjà impressionnant, mais dans d’autres continents (moyen Orient, Asie du sud-est) on assiste à une véritable « fièvre du gigantisme ». Dubaï possède le plus grand Mall (centre commercial) du monde, qui reçoit près de 75 millions visiteurs annuels, dans lequel on trouve 1200 boutiques,120 restaurants, 20 salles de cinéma, un parc d’attraction. Comment ne pas s’étonner du décalage entre les crises qui dominent notre époque (climatique, des ressources, des réfugiés) et cette croissance apparemment illimitée ?

Apprendre l’existence de ces équipements gigantesques, en lire la description, voir des photos, s’informer sur les projets de développement nouveau ou d’extension est à la fois fascinant et inquiétant. C’est pour cela que j’ai choisi comme titre du livre Le vertige de l’illimité. La question qui domine l’ouvrage est : qu’est-ce qui sert de soubassement mental à la volonté de construire des équipements toujours gigantesques, en dehors de la recherche du profit ?

Quel bénéfice en tirent les consommateurs, sachant que la consommation produit souvent beaucoup d’insatisfaction et de désillusion ? Je parle de fantasme, notion que je reprends à Claude Lefort, auteur spécialiste des régimes totalitaires. Ici, le fantasme est celui du dépassement des limites inhérentes à notre condition humaine (mortalité, faiblesse, pénurie, etc.). 

 

 

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

 

Florent Bussy : « Les parcs de loisirs prolongent les modes de vie inventés par la société de consommation, en nous mettant à l’abri des inquiétudes qui agitent nos  sociétés : les attractions y fonctionnent malgré le renchérissement du coût de l’énergie ; les objets à acquérir y sont surabondants ; l’entrée y étant limitée du fait du coût des billets, les services d’ordre y sont discrets. Ces lieux constituent des palais de Sanssouci modernes, où chacun peut déambuler loin des tumultes de la vie quotidienne. La société capitaliste n’est plus la même que celle du XIXe siècle. Elle laisse une place centrale à la consommation et aux loisirs. La recherche du plaisir s’est donc imposée peu à peu comme une valeur essentielle. La publicité ne cesse d’en faire la promesse. Cela est à mettre en rapport, entre autres, avec la sécularisation des sociétés, l’autonomie nouvelle conquise à l’égard des religions. Mais cette liberté ne signifie pas pour autant qu’aucun cadre nouveau contraignant ne vient s’y substituer, malgré les apparences. Le plaisir est ce cadre. […] La domination de la marchandise est un processus illimité, plus rien ne peut échapper à la marchandisation qui devient la forme unique de la représentation que l’on se fait du monde. Un changement a lieu, quand, au-delà du besoin, de l’utilité, de l’allégement de la vie domestique (dont l’électroménager est le symbole), et même du désir, le plaisir devient la valeur première, parce que la croissance des biens devient exponentielle. La publicité ne vante alors plus seulement ce qui est innovant et utile (comme les marques de couches, de savon ou d’automobiles), mais ce qui est porteur de jouissance (comme les cosmétiques, le prêt-à-porter, le parfum, souvent superflus, et… les parcs de loisirs, grands pourvoyeurs de plaisirs en tous genres). Le plaisir (« il faut savoir en profiter ») est devenu un des principaux objectifs de la consommation. » (p. 65-67)

 

 

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

 

Florent Bussy : L’inventivité moderne est extraordinaire, mais elle nous conduit aujourd’hui dans le mur. C’est pour cela que le génie ou art des ingénieurs devrait s’orienter vers la préservation des ressources, l’économie plutôt que le gaspillage. Ralentir plutôt qu’accélérer, prendre son temps plutôt qu’être toujours pressé, économiser plutôt que jeter la matière par les fenêtres. Les mouvements Slow food, zéro déchets, villes en transition me paraissent être porteurs d’avenir. Pour nous libérer des menaces de la pénurie, de la guerre, et pour nous éviter de perdre la tête.

 

 

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de ce livre, quel serait-il ?

 

Florent Bussy : Réfléchir au sens écologique, technique et mental des objets et des équipements qu’on utilise. J’ai publié en 2014 un livre sur l’automobile, dans la même veine, avec l’idée de penser et ne pas seulement utiliser et subir la voiture.

 

 

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

 

Florent Bussy : Je réfléchis depuis longtemps à la question écologique. La matière est globalement l’impensé de notre temps, nous sommes habités par le fantasme de la dématérialisation. C’est pourquoi j’aimerais écrire sur la matière et, en particulier, pour commencer, sur le plastique. Matière fascinante s’il en est, par ses multiples qualités, légèreté, transparence, coût faible, capacité à recevoir des formes illimitées. Le plastique a porté une grande partie des espoirs de nos sociétés d’hyperconsommation. Mais il en condense l’essentiel des difficultés et des limites. Le plastique est une source de pollution massive (sous la forme des résidus de nano-plastiques qu’on ne voit pas), il n’est quasiment pas recyclable pour des usages alimentaires, parce qu’il fixe les molécules étrangères, on ne recycle actuellement que 2% des plastiques alimentaires, le reste peut servir au mieux à d’autres usages et finit massivement dans la nature. Ange ou démon ? Une étonnante manière sans doute d’aborder la question, mais l’idée me paraît passionnante.

 

Merci Florent Bussy

 

Merci Bertrand

 


Le livre : Le vertige de l’illimité, Florent Bussy, Robert Laffont, 2020.