En Chine, l’IA oblige les restaurants à faire exactement le chemin inverse à celui effectué par les cafetiers parisiens, il y a un siècle.

 

Du charbon au café

L’histoire des cafés parisiens est pittoresque. Bon nombre des bistrots dans lesquels nous aimions prendre un verre, étaient autrefois des magasins de stockages de charbons. Des auvergnats, venus à Paris en masse, au dix-neuvième siècle, formeront rapidement la communauté immigrante la plus importante de la capitale française. Progressivement, ils s’orienteront dans le commerce du bois, du charbon (livré à domicile), des boissons (vin, spiritueux, limonade), dans l’hôtellerie et parfois parallèlement dans le commerce de la ferraille.

Les livreurs de charbons que l’on baptisera rapidement les bougnats, feront des vas et viens incessants entre ces magasins entreposant le charbon et les immeubles qu’ils livreront afin que leurs habitants puissent se chauffer. Les marchands de bois et de charbons installeront aussi un petit coin à l’intérieur de leurs magasins pour permettre aux livreurs de charbons d’y boire un verre. Le comptoir de café venait de naître.

Puis le chauffage au charbon disparaîtra pour laisser place au chauffage au gaz. Les immeubles afficheront avec fierté des plaques indiquant « Eau et gaz à tous les étages » pour faire valoir leur modernité d’alors. Les marchands de charbon se reconvertiront. Ils transformeront leurs établissements. L’ancien petit espace dévolu à la buvette sera remplacé par un véritable comptoir. L’ouverture de la boutique sur la rue, qui permettait les aller et retours des livreurs deviendront des vitrines et les stocks de charbon entreposés sur le trottoir, des terrasses de café.

 

Du café au CO2

Avec plus d’un siècle d’écart, le même scénario se rejoue en Chine, mais à l’envers.

La plupart des restaurateurs ont vu le nombre des commandes de livraisons de repas augmenter tellement, qu’ils ont peu à peu retirer des tables où les clients s’assaillaient autrefois pour déjeuner ou dîner, afin de laisser place aux livreurs venus chercher les repas des cadres travaillant dans les entreprises alentours. Plus question d’accueillir des clients, de les installer et de leur apporter la carte. Les chinois sont désormais les yeux rivés sur leurs mobiles et utilisent WeChat pour commander leurs repas et tout ce que les commerce de proximité offrent. Les repas leurs sont livrés, les masseurs se déplacent à leur domicile, les manucures également, les médicaments leurs sont livrés par les pharmaciens… Les anciens points de vente physiques deviennent de plus en plus des plateformes logistiques où les livreurs viennent chercher les commandes. Le phénomène s’appelle le O2O pour Online-To-Offline. Les smartphones sont devenus une télé-commandes qui servent, c’est le cas de le dire à télécommander (commander à distance) à peu près tout, pour se le faire livrer ensuite.

 

L’IA est sans conteste devenue l’équivalent de ce qu’était l’électricité au 20ème siècle. La multitude de données produites par les utilisateurs via Internet est son charbon. Et les livreurs sont les bougnats, qui au lieu d’être noir de charbon à force de le porter, noircisse l’environnement de CO2 avec leurs scooters, leurs trottinettes et autres accessoires modernes énergivores.

 


Article initialement publié sur Hub Institute