Tout nous porte à nous tromper de combat et à viser la mauvaise cible. Un enseignement que l’auteur de La cible tient des maîtres du kyudo, l’art de l’archerie japonaise, qu’il pratique au plus haut niveau et qu’il a mis en œuvre en entreprise.

 

Bonjour Jérôme Chouchan, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

Nous traversons un monde en mutation extrêmement rapide qui a pour effet une perte de repères et de stabilité. En particulier, le monde de l’entreprise est soumis à des changements et des pressions brutales qui ont des répercussions importantes sur le bien-être de ceux qui y travaillent. Ces challenges peuvent être en fait des opportunités pour se réaliser. Que faire et comment garder un sentiment de sérénité et de sécurité, lorsque l’instabilité est a son maximum ? Comment délivrer de la performance tout en en poursuivant une voie de développement personnel ? Comment garder confiance en soi et force pour avancer dans son projet professionnel ?
Ces questions nous concernent tous. Mais ou trouver l’inspiration pour nous guider sur notre chemin ?

J’ai vécu au Japon ces 30 dernières années, et j’ai poursuivi une double carrière de cadre dirigeant d’entreprises multinationales et de pratiquant de l’art martial Japonais du Kyudo ou Voie de l’arc. Graduellement, au fur et à mesure de mes années de pratique Kyudo, je me suis rendu compte que les enseignements de cet art martial étaient d’une grande pertinence pour m’aider dans la conduite de mon activité professionnelle. Il existe des livres sur la pratique des arts martiaux, et d’autres sur le management de l’entreprise, mais il manquait une approche qui tisse des passerelles entre ces deux mondes. C’est ce que j’ai voulu partager dans la « Cible « en expliquant avec des exemples concrets, nés de mes difficultés et de mes réussites sur la Voie, comment un art martial et ses principes pouvaient être mis au service de la réalisation de ses objectifs personnels et professionnels.

 

Une page de votre livre ou un passage qui vous représente le mieux ?

« Aimant relever des défis, j’ai toujours poursuivi des objectifs dans ma vie. Ce désir permanent est à la fois excitant et frustrant, car il y aura toujours des succès et des échecs. Je me suis aperçu que la recherche effrénée de l’atteinte de mes cibles était en fait une source de stress et n’allait pas nécessairement de pair avec un sentiment de plénitude et de paix intérieure. C’est justement dans la recherche de cet équilibre, entre l’accomplissement dans le monde extérieur et la paix du monde intérieur, que le Kyudo renferme une leçon profonde qui a été transmise de génération en génération : « Le tir correct aboutit toujours à toucher la cible ». Cela signifie que nous n’avons plus besoin de nous inquiéter de toucher ou non notre cible. Au lieu de cette appréhension et de cette tension, nous devons avant tout diriger et concentrer notre mental à accomplir un tir correct, avec un état d’esprit pur et la forme correcte de notre posture, apprise selon les canons de l’art. Et, en conséquence de ce « tir correct », la cible sera atteinte de surcroît.

Dans le Kyudo, il est enseigné que l’attitude juste implique au cours de la pratique une lutte contre soi-même. Il ne s’agit pas de gagner face à des concurrents ou de se plaindre des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons. Il n’y a que soi-même et la cible. Tout est entre nos mains. Nous sommes entièrement responsables du résultat. J’ai réalisé instinctivement que cette pensée remplie de sagesse était la clé pour le développement de soi et aussi pour améliorer notre relation avec les autres. C’est pourquoi j’ai eu envie de débuter le Kyudo. C’est pourquoi aussi je continue le Kyudo, même quand je connais des moments intenses de découragement, lorsque la technique de mon tir semble m’échapper et que rien ne se déroule comme je le souhaiterais. J’ai eu très tôt la conviction qu’il existait un lien entre l’acquisition de compétences pour se perfectionner dans les affaires et la sagesse qu’enseigne le Kyudo. Néanmoins il a fallu me rendre à l’évidence qu’il semblait exister une barrière infranchissable entre le monde de l’entreprise multinationale et celui du Kyudo Japonais.

Le monde des affaires est connu pour son avidité dans la poursuite des ventes, du profit, et ses querelles d’ego dans les états-majors des entreprises. Au contraire, le Kyudo est un art martial traditionnel, régi par des règles strictes. Son objectif principal est le développement de soi et la poursuite de la perfection de l’être humain. »

 

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

Je ressens très fortement deux tendances opposées qui représentent des forces qui se livrent un combat incessant : une tendance qui demande le « toujours plus « et qui est tournée vers la performance et la croissance économique a tout prix, et une autre qui recherche du sens et la paix intérieure.
Ce combat se situe aussi bien dans le monde du travail et de l’entreprise que dans notre monde intérieur ou nous faisons face à nos désirs contradictoires.
Je suis moi-même en proie a ce conflit de valeurs car dans mon entreprise, il me faut délivrer de la performance année après année, et en même temps, je recherche pour moi et mes équipes du bien-être et de la joie dans notre travail quotidien.
Dans le futur, le sens et le but du travail vont forcément changer de façon spectaculaire. Avec le temps, viendra un point de bascule ou les valeurs actuelles de ce que l’on appelle « travail » ou « emploi » connaitront une transformation et ou apparaitra un nouvel ordre. Le travail ne représentera plus seulement un moyen de parvenir à une fin (« gagner sa vie »), mais il deviendra aussi une pratique qui apportera de la « joie en soi ». Le travail sera une opportunité de répondre aux besoins fondamentaux de l’être humain : spirituel, psychologique et physique. Dans un monde en mutation accélère, se guider en s’inspirant des sagesses ancestrales et des arts martiaux est plus que jamais d’actualité. C’est un voyage que chacun d’entre nous peut entreprendre avec sincérité et détermination. Progresser sur la Voie permettra d’améliorer l’homme, l’entreprise et la société civile dans son ensemble.

 

Si vous deviez donner un seul conseil a un lecteur ?

Dans le Kyudo, nous avons un aphorisme important qui est transmis de génération en génération : « Chaque tir est votre dernier tir » (Issha Zetsumei). Littéralement, Isha signifie « un tir » et « Zetsumei » signifie « le dernier souffle de vie ». Ce conseil est donne aux archers pour les inciter à avoir la bonne attitude intérieure lors du tir, c’est-à-dire d’avoir la ferme intention de tout donner à chaque tir, comme si aussitôt le tir achevé, nous allions mourir.
Cette pratique de « Chaque Tir est notre dernier Tir » peut s’appliquer aussi dans notre vie quotidienne. Elle nous fait prendre conscience que l’instant présent est un véritable trésor, et que nous devons donner le meilleur de nous-même, à cet instant précis.
Tir après tir, action après action, en saisissant chaque instant, chacun doit bâtir la forme de sa vie et la faire rayonner.

 

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

Je suis convaincu que tout employé qui effectue chaque jour son travail dans une entreprise peut-être inspire par les sagesses qui ont traverse les siècles. « La Cible « a approfondi l’exemple de l’ inspiration venue de l’art martial Japonais de l’Arc, le Kyudo. D’autres sources d’inspiration , comme par exemple, le taoïsme, le zen, ou hindouisme , appliquées au monde de l’entreprise sont des sujets d’études qui me passionnent. L’entreprise moderne telle que nous la connaissons aujourd’hui est née de l’Occident. De nos jours , dans un monde économique instable, l’étude et la pratique des principes enseignes par les sagesses d’Orient, peut nous être très bénéfique dans le management des entreprises.

 

Merci beaucoup, Jérôme Chouchan.

 

 

Propos recueillis par Bertrand Jouvenot

 


Le livre : La cible, les principes d’un art martial japonais, le kyudo, au service de votre entreprise, Jérôme Chouchan, Maxima, 2019.