Le mentoring se développe au sein des entreprises. Mais en quoi consiste-t-il réellement ? A quelles conditions l’alchimie qu’il peut permettre à l’intérieur des organisations devient possible ? Quels sont ses vertus et ses bien faits ? Autant que question qui nécessitaient un livre que Gisèle Szczyglak a écrit. Ecoutons l’auteure du Mentoring pour les nuls en 50 notions clés nous parler de son métier.

 

Bonjour Gisèle Szczyglak, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

Gisèle Szczyglak : Cette année, cela fait 10 ans que je pratique le mentoring. J’ai commencé dans les réseaux professionnels externes, puis dans les grandes organisations privées, les réseaux d’alumni. La collection Pour les nulsc’est la consécration pour une experte ! J’ai voulu, avec ce livre, partager cette philosophie puissante de l’accompagnement qu’est le mentoring en 50 notions clés. En particulier, dans le dispositif de mentoring individuel qui repose sur la conversation entre un mentor et un(e) mentoré(e). J’ai aussi créé une méthodologie de mentoring collectif que j’ai développée dans mon précédent livre sur le mentoring paru en 2014 et qui est le premier guide pratique en France sur le sujet.

Je suis passionnée par tout ce qui permet de faciliter le partage, de créer quelque chose de chose de neuf, d’inspirant, un supplément d’âme, à travers une parole, une conversation – les êtres humains étant essentiellement des animaux politiques, doués de langage. Je me réfère ici à Aristote.

Ce qui m’intéresse particulièrement, et que je retrouve dans le mentoring, c’est la quête d’un bien commun, au sens philosophique, une certaine idée de la cité idéale déclinée dans sa version

« entreprise » en organisation apprenante, inclusive et flexible ; et, au niveau des dynamiques inter- individuelles, la création de modèles d’échanges et de transmission qui composent des espaces de partage et de liberté, hors des pesanteurs hiérarchiques, des silos et des conformismes qui induisent des points de convergence…qui finissent à ressembler à des trous noirs pour la pensée si personne n’y prend garde.

Le mentoring fait bouger les lignes, personnelles et organisationnelles. Quand on commence à l’implémenter quelque part, on parle alors de culture mentoring. Le mentoring véhicule des valeurs fortes qui composent son éthique : bienveillance, confiance, confidentialité, authenticité, partage, capacité d’exprimer sa vulnérabilité, patience et accueil de l’autre, liberté dans les échanges et les partages, autoréflexion. Les bénéfices vont bien au-delà du binôme mentor-mentoré(e) car chacun ramène, sur son terrain, tout ce qu’il a appris et l’insuffle à travers ses propres changements de comportement, de savoir-être, de posture managériale, dans sa communication, sa vision etc.

En mon sens, la conversation de mentoring c’est La conversation par excellence.

Deux personnes, un mentor et un(e) mentoré(e) se rencontrent, la plupart du temps via le dispositif structuré d’un programme de développement professionnel. Elles n’ont aucun lien hiérarchique, ou fonctionnel. Le mentoring individuel, que ce soit en interne, entre différentes organisations, dans des réseaux, met en relation des personnes qui ne se rencontreraient pas autrement. L’établissement de leur relation de mentoring s’effectue, en amont, sur la base de deux axes différents : d’un côté, les contributions des mentors et, de l’autre côté, les demandes et les besoins exprimés par les mentoré(e)s. C’est l’articulation de ces deux axes qui crée la relation qui, pour autant, reste totalement symétrique, autant challengeante qu’enrichissante, car elle donne à penser autrement… C’est la magie du mentoring !

Ensemble, mentor et mentoré(e) échangent sur des situations précises à travers chaque conversation. Ils redécouvrent l’agrément d’une parole sans enjeu, sans tabou, sans manipulations ni arrière-pensées liées à des enjeux de pouvoir, ou des agendas de carrière. Ils partagent leurs expériences réciproques avec authenticité, tout en intégrant la contingence et le potentiel de transformation intrinsèque aux actions humaines.

Dans toute expérience, il y a des aspects que l’on peut maîtriser, tout en étant en même temps confronté à des espaces où on n’a aucune marge de manœuvre. Trouver du sens à son expérience, à travers ce qui a fait sens dans l’expérience de l’autre, est extrêmement stimulant intellectuellement. Cela permet de se clarifier, de prendre du recul, d’aller jusqu’au bout de son expérience pour voir ce que l’on a pu en apprendre, ce qui n’est pas toujours le cas. La preuve…on a tendance à refaire les mêmes erreurs, à suivre toujours la même grille d’analyse. Penser ça s’apprend. L’esprit a besoin de se nourrir, de s’éduquer, d’élargir le spectre de son champ habituel d’activité. S’élancer hors de sa zone de confort.

Mentor et mentoré(e) se mettent chacun à la fenêtre, se regardent marcher dans la rue, et discutent de ce qu’ils ont vu, l’un de l’autre. Le mentoring, c’est la vraie vie ! Mentor et mentoré(e) traitent de sujets qui ne s’adressent pas ailleurs aussi librement.

Le mentoring est un voyage, une expérience immersive, une figure à deux voix exécutée à partir de deux postures différentes, au cœur d’une relation symétrique fondée sur le partage, la transmission et l’écoute. Les paysages traversés se dessinent au fur et à mesure des chemins parcourus.

Mentor et mentoré(e)s sont des passeurs de l’expérience humaine. Ils échangent en quelque sorte, des secrets, dans la confidentialité de leur conversation, autour de la vie, des situations rencontrées. Ils sont immergés dans un processus d’autoréflexion. Cela leur donne la possibilité de prendre le temps de l’analyse et du recul, tout en capitalisant qualitativement sur leurs parcours. Ils clarifient leurs idées, leurs besoins, leurs postures, leurs attentes sur la cartographie du mentoring qui incarne le voyage de l’expérience humaine.

Le temps donné dans cette aventure donne du sens au temps tout court. Un temps pur pour un don pur. La durée des programmes – a minima 12 mois – est clé pour redonner toute sa dimension à l’apprentissage : essayer, tester, se donner le droit de changer de cap, apprendre et réinjecter autre chose dans ses pratiques.

Il n’y a pas de transaction financière dans la conversation de mentoring. Spontanéité, partages et réflexions s’allient à la gratuité des échanges, dans un espace libre qui agit comme une caisse de résonance, et induit un effet miroir entre mentor et mentoré(e). Que ce soit pour engager une réflexion globale sur le sens des projets menés, des missions, sur la relation aux autres, au travail, les équilibres de temps de vie, les pratiques interculturelles, l’intergénérationnel, la diversité, la transversalité, l’innovation, le changement, l’entreprenariat et le business development, les changements de parcours, de statuts, le leadership ; également tout ce qui est intangible et qu’on appelle les compétences comportementales, cet aspect pas toujours saisissable de la vie humaine qui ne peut pas se réduire aux seuls KPIs.

Voilà pourquoi le mentoring est autant plébiscité. Les bénéfices qui émergent vont bien au-delà du binôme mentor-mentoré(e).

 

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

G.S. : J’aime l’idée d’un voyage initiatique et agile qui se découvre au fur et à mesure. Une quête de soi à travers plusieurs prismes ; son expérience et celle de l’autre. Et ce pour le bénéfice ensuite d’un collectif, une organisation qui recueille les fruits de cette quête à plusieurs voies et voix.

Aussi je vous propose ma 44ème notion : Transversalité et dynamique de réseau

Explorer des chemins de traverse

Les conversations de mentoring sont des invitations à prospecter, sonder des voies et des itinéraires nouveaux pour se développer en prenant conscience de ce qui a déjà été arpenté.

 

C’est le regard de l’autre qui me fait nommer ma route.

 

« On a toujours besoin d’être regardé par quelqu’un. » Milan Kundera

 

Mentor et mentoré examinent minutieusement leurs parcours professionnels et les situations rencontrées. Ils sondent ce que leurs chemins ont révélé, ce sur quoi ils n’avaient pas encore mis les mots qu’ils échangent ensemble. La conversation de mentoring est l’approfondissement d’un voyage intérieur, qui a un impact concret sur ses pratiques et ses actions sur le terrain.

 

« Il n’y a qu’un voyage, c’est le voyage au-dedans de soi. » Rainer Maria Rilke

 

La conversation de mentoring ouvre des chemins de traverse, à travers les paysages que mentor et mentoré construisent ensemble, et qui n’existaient pas avant le début de leurs échanges. Ils expérimentent des routes, parcourent des chemins de pensée qui mènent directement à l’action. Ils considèrent les impasses auxquelles ils se sont heurtés et celles qui pourraient potentiellement se présenter. Ils réussissent à capter la variabilité des horizons, les variations de climats, les atmosphères jalonnant leur chemin pour en faire un lieu sûr, un socle apprenant et une référence intérieure forte qui construit leur identité professionnelle.

 

« Ce que nous réussissons intérieurement changera la réalité extérieure. » Plutarque

 

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

G.S. : Je commencerai par le mentoring. Je pense que le mentoring est une réponse de plus en plus nécessaire face à aux défis de notre monde professionnel et sociétal, en particulier, dans notre contexte de crise sanitaire où les personnes ont besoin de retrouver du sens et un sentiment d’appartenance à un collectif. Monde dans lequel rien n’est assuré, ni le salariat, ni l’entreprenariat. Il redonne du sens à l’expérience, permet d’envisager d’autres solutions face aux situations rencontrées, apporte du soutien et de la solidarité. Il met en pratique le principe d’effectuation : on part de soi, de son expérience, de ce qui est là – le contexte présent – et on fait avec, tout en ouvrant les chakras, en élargissant son propre champ d’expérience.

Que ce soit du mentoring d’intégration, du reverse mentoring, du mentoring de sensibilisation, lié à des enjeux de transversalité, du transfert d’expériences, pour préparer les leaders de demain, sensibiliser à la diversité, passer au niveau Executive, attirer et retenir les talents, travailler sur des modèles de culture, renforcer le développement entre collaborateurs, aider les entrepreneurs à se aller plus loin, le mentoring rajoute de l’humain, de la solidarité, de la coopération, de l’empathie voire de la compassion et montre que tout échange humain n’est pas marchandable.

Il fait le lien entre professionnels de différentes organisations, BU, experts, générations, entrepreneurs. En dehors des organisations, des administrations, des fédérations, des réseaux qui montent des programmes, on peut contribuer, à titre individuel, financièrement pour monter un programme car la structure et l’accompagnement sont importants, mais pas être payés en tant que mentors directement. Mentor n’est pas un métier. Les mentors sont des femmes et des hommes issus du terrain et qui partagent leurs expériences, donnent leurs points de vue, aident à penser et facilitent le développement. Être mentor ce n’est pas être un manager ++, ou un super coach.

C’est une tendance qui émerge car le mentoring représente un nouveau business. C’est une tendance actuelle qui m’interroge sur cette instrumentalisation de la démarche. S’il perd son âme, il perdra son éthique et sa puissance. Ce sera autre chose, mais pas du mentoring qui, originellement désignait la figure de Mentor dans la mythologie grecque. Lorsque Ulysse partit guerroyer pour le siège de la ville de Troie, il demanda à son ami Mentor de prendre soin de son fils Télémaque. Dès l’origine, ce personnage incarne plusieurs rôles : pédagogue, guide, éducateur, conseiller, ami. Nous avons tous des figures de mentors informels, celles et ceux qui nous accompagnent dans nos vies, ils ne peuvent cependant devenir des consultants travaillant dans des cabinets de mentors.

Ce qui émerge aussi, c’est le mentoring entre entrepreneurs, les communautés de mentors et mentoré(e)s regroupant ceux qui ont fait cette expérience si spécifique. La relation de mentoring est absolument unique. Elle ne ressemble à rien d’autre. De plus en plus, le mentoring se construit dans de la transversalité et dépasse toutes les frontières organisationnelles et sectorielles.

Je crois aussi au mentoring collectif qui démultiplie la force du collectif et accélère l’apprentissage à travers les regards croisés. Le mentoring, individuel ou collectif, offre une réalité augmentée.

Les autres tendances qui suscitent mon intérêt et ma curiosité, c’est la transversalité, les nouvelles façons d’influencer, de travailler en communauté, en réseaux superposés qui font exploser les repères traditionnels des organisations. Quand on n’a plus de bureau fixe, comment va-t-on savoir que c’est moi le chef, ai-je entendu. Quand les autres, mes collaborateurs savent plus de choses que moi, comment je les manage ? Comment j’influence en digital des équipes aux quatre coins du monde ? Comment je fais travailler des équipes internationales ? Quand l’accès à l’information est ultrarapide…qu’est-ce que je maîtrise et qu’est-ce qui reste du mot travail, hiérarchie ? Qu’est-ce qu’une bonne stratégie, vision ? Qu’est-ce que la coopération, le sens, la compétition,

« l’empowerment » ? Ok, on peut dire que notre monde est VUCA. Mais une fois l’effet produit lorsque l’on a prononcé l’acronyme… So what ? Il est intéressant de réfléchir à ces nouveaux équilibres qui se créent, issus de ces écosystèmes émergents. La proximité aussi entre entreprenariat et intrapreneuriat est intéressante. En fait, la porosité constante entre tous ces univers qui étaient facilement indentifiables, et bien rangés chacun à leurs places, ne le sont plus. Nous avons tous aujourd’hui plusieurs vies dans une vie. Et dans chaque morceau de vie, plusieurs partitions se succèdent.

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

G.S. : De faire du mentoring ! D’essayer les deux postures : mentor et mentoré(e). On apprend beaucoup des deux. Et on entre dans une logique positive et circulaire du don. Je donne, je reçois, je redonne, je reçois à nouveau etc… Cela crée des cercles positifs et des écosystèmes plus humains. Et osez bouger les lignes où que vous soyez. Rien n’existe en dehors des situations et des contextes singuliers. Une fois, les terrains où on se situe, identifiés et appréhendés dans leur complexité, on peut initier un mouvement différent…un pas de côté.

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

G.S. : Les liens entre mentoring et leadership, le leadership en lui-même comme potentiel d’influence, le mentoring et l’IA, les réseaux cross-organisations qui se démultiplient et qu’on me demande d’accompagner dans leur création. Je constate cette tendance aussi.

Toutes les réflexions autour de notre spécificité, notre capacité à rester humains et donc à le devenir, pour créer des sociétés viables et donc des espaces de travail inspirants. Tout ce qui décloisonne et crée de la transversalité et apporte des énergies nouvelles.

 

Merci Gisèle Szczyglak

 

Merci Bertrand

 


Le livre : Le mentoring pour les nuls en 50 notions clés Gisèle Szczyglak, First Editions, 2020