Extrait du livre :   Le gribouillage, c’est tout un art, Sunni Brown, Diateino, 2019.

Le gribouillage, même dans sa forme la plus simpliste, a apporté à la société des innovations énormes, révolutionnaires. Un nombre ahurissant de découvertes scientifiques, mathématiques et managériales capitales sont venues en faisant des traces maladroites sur du papier. Le gribouillage a apporté des perspectives incroyables aux entreprises. Un observateur extérieur ne peut pas voir les étincelles synaptiques à l’œuvre dans le cerveau d’un gribouilleur, mais, cher ami, les gribouilleurs sont éclairés. On ne peut plus concevoir le gribouillage comme un acte trivial, parce que c’est ignorer la genèse de centaines d’inventions qui ont germé de la relation symbiotique entre le langage visuel et la pensée. Le gribouillage peut changer la façon dont vous pensez. Vous êtes à deux doigts de le rendre possible.

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Un gribouillage distrait, ÇA N’EXISTE PAS.

 

Il y a une bonne raison pour laquelle des milliards d’humains ont gribouillé dans la neige ou le sable, sur des parois de grotte et des pages de journal intime depuis plus de 30 000 ans. Il y a une bonne raison pour laquelle on trouve des gribouillages dans les carnets de nos plus célèbres penseurs, chercheurs, écrivains et innovateurs. Elle n’a rien à voir avec le fait de ne rien faire. Trop de preuves tendent à démontrer que ce qui se passe en vérité est que quelqu’un qui gribouille est au milieu d’un processus profond et nécessaire de traitement de l’information.

Un gribouilleur connecte des chemins neuronaux avec d’autres chemins auparavant déconnectés. Un gribouilleur est conscient, il se concentre attentivement, passe l’information au crible et (bien plus souvent qu’on ne le croit) produit une quantité d’idées. Cet état de fait est la raison pour laquelle j’aimerais que vous retrouviez comment gribouiller. C’est pourquoi, quand vous aurez fini de lire ce livre, j’espère que vous progresserez en gribouillage : parce que ce faisant, vous progresserez sérieusement en réflexion et en résolution de problèmes. À partir de maintenant, quand vous lirez le mot « gribouillage », j’aimerais que vous pensiez qu’il s’agit de « tracer des signes spontanés pour aider sa réflexion ». Quand vous aurez fini ce livre, la puissance du gribouillage et son utilisation optimale dans votre vie et votre travail vous seront devenus parfaitement clairs.

 

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COMPRÉHENSION DE L’INFORMATION

 

Écoutez donc cette histoire qui va changer à tout jamais votre regard sur le fait de gribouiller en classe. À l’hiver 1969, mon amie Virginia Scofield était confrontée à un défi de taille : passer son examen de chimie organique. Elle avait déjà échoué lamentablement lors de sa première tentative, et elle était au bord de la panique. À l’époque, Virginia étudiait la biologie à l’université du Texas. Son plan de carrière était « le doctorat ou la mort » : elle n’avait ni moyen détourné d’obtenir le titre qu’elle désirait, ni plan d’action. Elle devait comprendre, retenir et assimiler les détails vicieux de la chimie organique, et le temps jouait contre elle.

Étudiante assidue, Virginia avait essayé et épuisé toutes les méthodes traditionnelles d’apprentissage qu’elle connaissait (surligner, prendre des notes, répéter) jusqu’à ce qu’elle décide de recourir à un outil aussi puissant que primitif qui s’avéra son sauveur : le gribouillage. Virginia décida de créer des représentations visuelles rudimentaires de tous les concepts exposés dans son horrible manuel Morrison & Boyd.

Elle a gribouillé, réexaminé ses images, puis gribouillé à nouveau. Elle utilisait une technique qui allait à l’encontre de la sagesse conventionnelle et de tous les conseils que ses professeurs avaient pu lui donner.

Cette histoire finit triplement bien. Non seulement Virginia a cartonné à son examen de chimie organique et est devenue Dr. Scofield, mais elle est aussi devenue une célèbre immunologiste, récompensée pour une découverte importante et inattendue sur la transmission du VIH.

 

Le Dr. Scofield n’a jamais oublié qu’une représentation simple est puissante et facile à mémoriser, même si (sacrilège !) on dirait qu’elle a été dessinée par un chat sur une patinoire. Pendant les décennies où elle a enseigné dans plusieurs grandes universités californiennes, le Dr. Scofield a utilisé le gribouillage comme un outil pédagogique révolutionnaire. Elle demandait à ses étudiants (qui pour la plupart ne prenaient que des notes strictement écrites) de reproduire ce qu’elle dessinait au tableau et d’utiliser des images dans leur prise de notes. Bien sûr, elle les a aussi encouragés à utiliser des signes, des classements, des équations et des abréviations, mais elle leur demandait de veiller autant que possible à créer des images libres durant ses cours, plutôt que d’essayer de noter fébrilement tous ses mots. Résultat ? Le nombre d’étudiants récoltant un A à l’examen a augmenté significativement alors qu’ils étaient partis pour échouer complètement5. Elle attribue une bonne partie de sa réussite comme chercheuse et enseignante à la décision révolutionnaire de se mettre à gribouiller. L’intuition du Dr. Scofield s’est trouvée confirmée par un article de Science6. Trois chercheurs qui étudiaient les effets du gribouillage et du dessin sur l’aptitude des étudiants à apprendre la science ont découvert que, lorsque ces derniers cessaient de se concentrer sur l’interprétation d’images données pour créer leurs propres représentations visuelles, leur apprentissage se faisait beaucoup plus en profondeur.

Les étudiants gribouilleurs étaient davantage capables de faire de nouvelles déductions, d’élargir et de parfaire leur raisonnement, de vulgariser leur compréhension conceptuelle pour la partager, et de s’impliquer profondément, de manière saisissante même en comparaison de ceux qui se contentaient de lire ou de faire des résumés. En partant de ces observations, les chercheurs ont défendu l’idée que le dessin devrait être reconnu comme un élément clé de l’éducation, au même titre que la lecture, l’écriture et les débats en groupe.

 

La morale de l’histoire est que le gribouillage et le dessin utilisés pour apprendre des matières complexes offrent d’énormes avantages intellectuels et créatifs. Cela en fait des outils adéquats dans des situations où la société les perçoit généralement comme inappropriés : des contextes où l’information est dense et a besoin d’être assimilée. Ce n’est pas un hasard si Ronald Reagan et Bill Clinton étaient tous les deux célèbres pour gribouiller pendant les réunions à la Maison Blanche : ils essayaient de réfléchir et de prendre des décisions lors des conversations à fort enjeu et sans doute exigeantes intellectuellement. Il est temps d’accueillir le gribouillage comme un outil pour faciliter la compréhension en classe, en conseil d’administration et même en conseil de guerre.