Après le GP de France, il y eut l’habituelle tempête médiatique sur ce qui c’était passé lors de cette course au résultat inattendu. Les articles enflammés s’accumulaient et tout le monde était mis en cause : Pirelli, la FIA, les organisateurs du Grand Prix, les pilotes et écuries vedettes, bref tout le monde.

 

Mais dans ce tohu-bohu, le bon sens était le premier perdant. La grande majorité des journalistes se démenait pour trouver qui était responsable de cet improbable podium, mais personne n’arrivait à se poser la vraie question. Personne sauf Mark Hughes de Motorsport Magazine. Dans son dernier article intitulé « l’arbre qui cache la forêt », Hughes se montrait le seul capable de mettre les points sur les i… Extrait :

 

Bien entendu, on peut faire des reproches à Pirelli qui avait recommandé d’utiliser les gommes C3, mais ce serait passer à côté d’un fait essentiel : comment se fait-il que, quelles que soient les circonstances bizarres et inhabituelles, ce soit toujours Fred Night qui en profite ?

 

La crise autour de Pirelli est comme l’arbre qui cache la forêt.

Pirelli, c’est l’arbre, la forêt, c’est Fred Night. Acceptons-le, finissons par l’admettre.

 

Car, soyons clairs, personne, vraiment personne ne pensait qu’il était possible qu’on assiste de nouveau à une victoire du pilote mongol au Castellet. Et les résultats des essais confirmaient la tendance générale : Fred Night était rentré dans le rang et ne risquait pas de pouvoir en sortir. Et pourtant, on a vu ce qui arriva.

 

Alors, combien de temps allons-nous commettre la même erreur encore et encore ?

 

Je crois désormais fermement que Fred Night va continuer à nous surprendre lors du prochain grand prix et sans doute les suivants aussi. Je ne sais pas comment il fait, je ne comprends pas pourquoi ce pilote inconnu comprend avant les autres comment se comporter en face de circonstances que personne d’autre n’arrive à prévoir. Oui, j’écris « pilote inconnu », car là aussi, il faut bien l’avouer, nous ne savons rien ou presque sur Fred Night. Normalement, un pilote qui arrive en

F1 est déjà sous les projecteurs depuis au moins une ou deux saisons dans les catégories inférieures. Son profil est connu, son palmarès est disséqué bien à l’avance afin de peser si oui ou non il mérite d’accéder à la catégorie suprême (encore que ce débat est vraiment propre aux journalistes spécialisés et ne change rien : quand une écurie veut embaucher un pilote, elle le fait quoiqu’on en pense !).

Mais, cette fois, ce n’est pas le cas. Fred est arrivé en F1 sur la pointe des pieds, sans se faire remarquer et, aussitôt, bang, une victoire !

 

Soyons honnêtes, ça n’est jamais arrivé avant. Même Fittipaldi a fait cinq Grands Prix avant de s’imposer à Watkins Glen en 1970. Max Verstappen et Sebastian Vettel ont eu besoin de prendre une vingtaine de départs en F1 pour s’imposer. Rien que pour cela, le cas de Night est tout à fait unique. On peut mettre cela sur le compte d’une chance inouïe et c’est ce que nous avons tous fait après le GP du Canada.

Mais s’il récidive lors du GP suivant, que penser ?

Que c’est toujours grâce à une chance incroyable ?

Et que faudrait-il employer comme superlatif sur la chance Fred Night s’il continue sur sa lancée ?

 

Pour ma part, je ne crois pas qu’il s’agisse seulement de chance… Je pense que ce pilote a compris quelque chose qui échappe encore à tous les autres. De plus, il a été beaucoup plus rapide en France qu’au Canada. S’il continue avec la même progression, il n’aura bientôt plus besoin de la chance pour s’imposer. Souvenez-vous dans le futur, vous l’avez lu d’abord ici…

 

L’article de Hughes donnait le ton, mais il était le seul à mettre l’accent sur les mérites de Fred Night, tous les autres cherchaient ailleurs. Dans les équipes de F1 aussi, on s’interrogeait et on voulait mettre fin à cette série de victoires que personne n’avait prévue.

 

Mardi 25 juin, au soir, dans les locaux de Racing Point à Silverstone

 

L’euphorie de la victoire au Castellet avait été brève pour Matt Livermann, le nouvel ingénieur de piste de Fred Night. Presque aussitôt après, le retour sur terre et à la dure réalité s’est imposé à lui avec brutalité, cruellement presque. La phrase de son pilote tournait sans cesse dans sa tête : imagine la tête de ton patron quand il va comprendre que tu as installé un dispositif améliorant la compétitivité d’une monoplace seulement et pas cette de son fils… ah ça, c’est sûr, il va être ravi !

 

Matt était donc en pleine crise : il ne pouvait rester ainsi et continuer à dissimuler sa trouvaille. Mais, d’un autre côté, avouer sa faute allait sans doute lui coûter son poste qu’il avait si longtemps attendu. Un dilemme impossible à résoudre. Finalement, il prit sa résolution et Matt Livermann avait l’estomac noué en allant frapper au bureau d’Andrew Green…

 

  • Je peux te parler, Andrew ?

 

  • Bien sûr, entre et prends place, si tu arrives encore à trouver un siège dans ce fouillis !

Alors, de quoi s’agit-il ?

 

  • Eh bien, c’est à propos du GP de France…

 

  • Laisse-moi deviner : tu te dis que ta chance insolente mérite bien une petite récompense, hein ?

Je crains qu’il va te falloir attendre la fin de ton contrat pour ouvrir le bal des négociations, Otmar a été très clair là-dessus dernièrement et je dois dire que je suis en complet accord avec lui…

 

  • Non, non, pas du tout, c’est pas ça…

 

  • Alors, c’est quoi ?

 

  • Tu te souviens quand je t’avais parlé de mon idée sur la MHD ?

 

  • Hum, oui, c’était il y a déjà un moment, non ?

 

  • Oui et, depuis, j’y ai travaillé.

 

  • Ah. Je crois me souvenir que j’avais rejeté ta suggestion, non ?

 

  • C’est vrai, mais si on persiste à se contenter de faire comme les autres équipes, comment va-t-on faire pour percer alors qu’on a moins de budget qu’eux ?

 

  • Toi, tu es en train de me dire que tu as tout de même travaillé sur cette lubie… c’est ça ?

 

  • Euh oui, c’est ça.

 

  • Mouaip, je m’en doutais… j’aime pas trop ça, mais j’imagine que tu m’avoues « ton crime » pour me faire valoir que ça valait le coup, non ?

 

  • Oui, ça marche plutôt bien. En fait, mes premiers tests étaient si encourageants que l’étape suivante était forcément de tester en conditions réelles…

 

  • De mieux en mieux !

Tu es en de me dire que tu as travaillé en douce depuis un moment sur ton truc miracle ?

 

  • En fait, j’ai équipé la monoplace de Fred Night de mon générateur MHD et il a disputé le GP de France avec… Voilà, c’est dit.

 

Andrew était stupéfait. Il prit un bon moment avant de dire sévèrement à Matt qu’il devait en parler à Otmar Szafnauer (le team manager) et que, d’ici là, il devait rester dans son bureau sans parler à personne.

Le directeur technique se précipita dans le bureau du directeur de l’équipe qui était alors au téléphone. Ce dernier lui fit signe de s’assoir et qu’il allait bientôt être à lui. Une fois qu’il eut raccroché, Otmar se tourna vers Andrew…

 

  • T’en fais une tête, il se passe quelque chose ?

 

  • Oui, Matt Livermann vient de m’avouer que Fred Night a disputé le GP de France avec un dispositif inédit que je n’avais pas autorisé.

 

  • Oh, un truc illégal ?

 

  • Non, je ne crois pas, mais il faudra vérifier cela aussi.

 

  • OK, une chose à la fois. Dis-moi d’abord de quoi il s’agit, en termes simples, hein !

 

  • C’est un générateur MHD branché sur le circuit électrique de la voiture et ça permet d’optimiser les écoulements d’air sous les ailerons. Ça consomme du jus, mais c’est efficace.

 

  • Si c’est efficace, pourquoi l’avais-tu refusé ?

 

  • Hum, c’est une longue histoire…

 

  • Fais-moi la version courte, s’il te plaît.

 

  • Eh bien, quand Matt m’a présenté son idée, il n’était pas membre de l’équipe R&D, mais seulement du team de tests. Je lui ai dit de passer l’idée à la R&D, mais, franchement, dans un premier temps, ça me semblait tout à fait fumeux son truc. Mais il semble qu’il ait profité de sa promotion comme ingénieur de piste de Fred Night pour passer à l’action et monter son générateur sur la monoplace de Fred sans en parler à personne et surtout pas à moi. Voilà, tu en sais autant que moi.

 

  • Bon et tu attends quoi de moi ?

 

  • Ben faut décider de la sanction à appliquer à Matt, non ?

 

Otmar soupira et leva les yeux au ciel. Décidément, rien ne se passait de façon ordinaire dans son équipe !

Il regarda Andrew dans les yeux et usa d’un ton ferme :

 

  • Je vais te raconter une anecdote que sans doute tu connais déjà vu que tu es dans ce milieu depuis un bon moment… Frank Williams a dit un jour « une équipe de F1 qui ne gagne pas est une équipe en crise ». Eh bien, je vais te dire, même quand on gagne, Racing Point est en crise !

Nous venons de gagner les deux derniers grands prix par un miracle que personne ne peut expliquer; on devrait crier de joie, on devrait remercier dieu et les étoiles, mais non, faut qu’on se plaigne !

Tu viens dans mon bureau me demander de sanctionner un de tes ingénieurs parce qu’il t’a fait une petite cachotterie, mais, en fait, c’est que tu es surtout vexé de ne pas y avoir pensé toi-même… voilà la vérité. Vous les ingénieurs, vous êtes comme les pilotes : vous êtes en compétition les uns avec les autres en permanence et vous avez un gros égo. Mais moi, je m’en fiche de qui trouve le moyen de nous rendre compétitifs, tu entends ?

Ce que je veux, ce que j’essaye de faire depuis des mois, c’est que ce team se batte devant. Et là, bingo, ça arrive enfin !

Mais depuis qu’on gagne, qu’est-ce que j’entends ? Que des plaintes !

Oh, Fred n’obéit pas aux ordres des stands, c’est pas bien… Oh Matt m’a dissimulé une trouvaille, c’est pas bien… C’est sûr, une attitude pareille va nous aider à en gagner d’autres, c’est garanti !

Et je vais te dire autre chose : le patron ne se plaint pas, lui. Sûr, c’est pas son fils qui décroche les victoires, mais il n’en a cure, il affiche un grand sourire en ce moment. Certes, il préférerait sûrement que ce soit Lance qui soit sur le podium, mais il n’est pas idiot au point de faire la fine bouche quand son équipe décroche le gros lot.

En ce moment, il est en train de négocier avec les sponsors de Perez afin que ces derniers restent à bord et, crois-moi, il est plutôt content d’avoir de bons résultats à mettre en avant. Et s’il arrive à décrocher l’impossible, si les Mexicains signent alors que leur chouchou est encore dans le coma, de notre côté, on ne peut pas faire moins que d’arrêter les conneries !

 

C’est presque en criant qu’Otmar avait prononcé cette dernière phrase.

Andrew ne dit rien, comprenant qu’il fallait plutôt garder profil bas quand son supérieur était de cette humeur…

 

  • Donc, on va annoncer à l’équipe qu’on a une nouveauté technique.

Laisse-moi faire, je sais comment annoncer cela. Non, on ne va pas sanctionner ton ingénieur junior : manquerait plus qu’à décourager les bonnes initiatives !

Ensuite, je ne veux plus entendre des jérémiades sur Fred Night.

Évidemment que c’est un type difficile, car tous les champions sont des monstres, tous !

Fred vient de gagner deux grands prix, coup sur coup alors qu’il débute dans la discipline… Tu te souviens d’une performance pareille ?

Même Schumacher, Senna et Prost ont eu besoin d’une saison complète avant de commencer à gagner. Donc, certes, c’est un personnage bizarre, mais on va s’en accommoder, point.

 

Du coup, après ce remontage de bretelles, Andrew avait convoqué une réunion avec tous les responsables de l’équipe côté technique : les chefs mécaniciens, les ingénieurs de piste et aussi ceux qui restaient au siège pendant les courses pour analyser les données pour les informer. Otmar prit la parole devant la petite assemblée :

 

  • Je sais que vous êtes nombreux à vous interroger après la nouvelle victoire de Fred en France. Et j’ai un début d’explication à vous donner : la voiture de Fred n’était pas identique à celle de Lance.

Elle comportait un module expérimental basé sur la MHD qui s’est révélé être un avantage compétitif…

 

Une question fusa dans l’assistance :

 

  • Pourquoi ce module n’était-il que sur la voiture de Fred ? Pourquoi on n’en a rien su ? L’équipe de Lance aurait bien voulu aussi en profiter !

 

Cette question était inévitable, Otmar s’y était donc préparé. De son côté, Andrew baissa la tête et Matt essaya de se fondre dans les rangs…

 

  • Oui, mais, comme je l’ai dit, il s’agissait d’une expérimentation.

Nous ne savions pas ce que cela allait donner sur la piste dans de vraies conditions de course. Donc, il nous a paru plus raisonnable de ne le monter que sur la monoplace de Fred afin de ne pas faire courir de risques inutiles à Lance que nous considérons toujours comme notre pilote numéro un.

 

Des murmures accompagnèrent la fin de cette déclaration.

Manifestement, tout le monde n’était plus d’accord avec cette affirmation. Pourquoi continuer à dire que Lance était le pilote numéro un alors que c’était Fred qui gagnait les grands prix les uns après les autres ?

Un certain malaise était présent et Otmar s’en rendait compte et décida de passer en mode “leader charismatique” pour entraîner son équipe vers une meilleure attitude.

 

  • Je voudrais terminer cette petite réunion par un rappel d’évidence :

nous sommes en compétition avec des équipes de F1 qui disposent toutes ou presque toutes d’un plus grand budget de fonctionnement et de plus de personnel. Nous sommes le petit David contre une dizaine de Goliath !

Et, pour le moment, ça ne nous réussit pas trop mal, non ?

Nous venons de gagner deux grands prix, on va se contenter de cela ou essayer d’en décrocher d’autres ?

Vous voulez lire le respect et l’envie dans les yeux de vos adversaires ou continuer à vous trouver des excuses et vous contenter de racler le fond de la grille ?

 

Des hochements de têtes et des murmures approbateurs commencèrent à fuser dans le petit groupe, le discours d’Otmar produisait son effet.

 

  • Nous sommes en train de devenir un top-team, car, vous le savez tous, seuls les résultats comptent !

Peu importe qu’on ait moins d’argent, peu importe qu’on soit moins nombreux. Nos fans nous admirent parce que nous faisons beaucoup avec peu, et ce depuis des années. Continuons à leur donner raison et ils seront de plus en plus nombreux.

 

Un “ouais” bien sonore salua sa conclusion. Pour le moment, la crise était surmontée, pour le moment…


Extrait du livre: Le facteur chance, Alain Lefebvre, 2020.


Retrouvez l’interview de l’auteur ici.